Pour comprendre comment se forme la haine collective et pourquoi elle parvient à mobiliser les foules avec une telle efficacité, il faut plonger dans quelques théories fondamentales de la psychologie sociale. Ces théories, construites au fil de décennies de recherche expérimentale rigoureuse, nous fournissent des clés pour comprendre les dynamiques psychologiques et sociales qui rendent la haine possible et durable.

Je m’arrêterai en particulier sur trois théories centrales:

  • la théorie de l’identité sociale de Henri Tajfel et John Turner, qui explique comment nous construisons notre identité à travers l’appartenance à des groupes et comment naît le biais contre l’autre;
  • les dynamiques du groupe d’appartenance et du groupe extérieur, qui éclairent les mécanismes du favoritisme aveugle envers le “nous” et de l’hostilité spontanée envers le “eux”;
  • les théories de la déshumanisation, qui montrent comment nous cessons de voir en l’autre un être humain digne d’empathie et de respect.

Ces théories ne sont pas des abstractions académiques coupées du réel. Ce sont des instruments d’analyse puissants pour comprendre pourquoi des gens ordinaires, parfois voisins ou collègues la veille encore, se laissent entraîner par des discours de haine et de violence.

Ce texte présente les fondements de la théorie de l’identité sociale.

Comment construisons-nous notre identité à travers le groupe?

Dans les années 1970, les psychologues sociaux britanniques Henri Tajfel et John Turner ont développé une théorie devenue l’une des plus influentes pour comprendre les relations entre groupes: la théorie de l’identité sociale. Son idée de base est simple, mais ses implications sont profondes: une grande partie de notre identité personnelle ne vient pas seulement de nos traits individuels, mais aussi de notre appartenance à certains groupes.

Chacun de nous porte ainsi deux identités entremêlées: l’identité personnelle et l’identité sociale. L’identité personnelle correspond à ce qui nous distingue comme individus, notre caractère, nos capacités, nos intérêts, nos expériences singulières. L’identité sociale, elle, désigne la part de la représentation que nous avons de nous-mêmes et que nous tirons de notre appartenance à des groupes sociaux. Je ne suis pas seulement “Mohamed” avec ses caractéristiques propres; je suis aussi tunisien, arabe, musulman, ingénieur, membre des classes moyennes, et ainsi de suite.

Ces identités sociales ne sont pas de simples étiquettes extérieures. Elles jouent un rôle central dans la manière dont nous nous percevons et dans la manière dont nous évaluons notre propre valeur. Quand le groupe auquel j’appartiens réussit, j’en ressens de la fierté comme si cette réussite était aussi la mienne. Quand mon groupe est attaqué, je me sens moi-même menacé. Quand il est valorisé, j’en retire une forme de satisfaction personnelle. Ce lien profond entre estime de soi et appartenance collective aide à comprendre une grande partie des comportements sociaux, y compris la haine.

Selon Tajfel et Turner, l’être humain cherche en permanence à préserver une estime de soi positive. Or, comme une part importante de cette estime dépend de l’identité sociale, nous cherchons naturellement à voir nos groupes sous un jour favorable. Nous voulons appartenir à des groupes perçus comme bons, réussis, distinctifs. Mais comment savoir qu’un groupe est bon ou distinctif? Par comparaison avec les autres.

C’est là que le problème commence. Pour sentir que notre groupe se distingue, nous avons besoin de le percevoir comme meilleur que les autres. Il ne suffit pas d’être bon; il faut être meilleur qu’eux. Ce besoin de distinction positive nous pousse, souvent sans même que nous en ayons conscience, à grossir les qualités de notre groupe et à minimiser celles des autres. Nous mettons en avant nos réussites et oublions nos échecs, tandis que nous faisons souvent l’inverse avec les autres.

Du besoin de distinction à l’hostilité

Ce besoin de distinction positive n’est pas nécessairement malveillant à l’origine. Il relève d’un mécanisme psychologique normal de construction de soi et de préservation de l’estime personnelle. Mais il contient en lui les germes du biais et de l’hostilité. En temps ordinaire, ce biais peut rester limité, relativement inoffensif: nous serions meilleurs qu’eux en football, en littérature ou en cuisine. Ce type de compétition identitaire peut même être stimulant.

Mais dans certaines conditions, lorsque le groupe se sent menacé, lorsqu’il existe une forte concurrence pour des ressources rares, ou lorsque ce biais est exploité politiquement, cette différenciation apparemment anodine peut se transformer en hostilité sérieuse. Nous ne sommes plus seulement meilleurs; les autres deviennent une menace. Ils ne sont plus seulement différents; ils deviennent des ennemis. Ils ne sont plus seulement extérieurs; ils apparaissent comme un danger existentiel qu’il faudrait neutraliser.

Le passage de la distinction à l’hostilité se fait souvent par étapes. D’abord, on souligne les différences: nous ne sommes pas comme eux, par la langue, la religion, l’origine ou la position sociale. Ensuite, on transforme ces différences en hiérarchie de valeur: nous valons mieux, eux valent moins. Puis on donne à cette hiérarchie une portée morale absolue: nous serions le bien, eux le mal; nous la lumière, eux l’obscurité. Enfin, vient la justification de la violence: puisqu’ils représentent une menace, il faudrait les combattre, purifier la société de leur présence ou protéger le groupe contre eux.

Cette escalade n’a rien d’inévitable. La plupart des groupes s’arrêtent avant les phases les plus destructrices. Mais l’histoire montre que, dans certaines circonstances, crise économique, sentiment d’insécurité, leadership populiste qui investit l’hostilité, des groupes entiers peuvent glisser vers ces stades extrêmes.

De la différenciation au biais, puis à l’hostilité

Le passage d’une différenciation inoffensive à un biais dommageable, puis à une hostilité explicite, est un processus progressif avec ses déclencheurs propres. Les célèbres expériences de Tajfel dans les années 1970 l’ont montré même dans des situations artificielles.

Dans ce qu’on a appelé les expériences du groupe minimal, Tajfel a réparti des participants en deux groupes de façon totalement arbitraire. Il n’existait entre eux aucune différence réelle d’origine, de capacité ou d’expérience. Le seul critère de séparation était insignifiant, par exemple une préférence pour un tableau plutôt qu’un autre. Les membres de chaque groupe ne se connaissaient pas, n’avaient pas interagi, et savaient seulement qu’ils appartenaient au groupe X ou au groupe Y.

Malgré ce découpage dérisoire et purement aléatoire, le biais est apparu immédiatement. Quand on leur demandait de distribuer des récompenses financières, les participants favorisaient les membres de leur propre groupe, même si cela signifiait que tout le monde, y compris leur groupe, recevrait moins en valeur absolue. Ce qui comptait n’était pas tant de maximiser les gains que de s’assurer que “nous” recevions plus que “eux”.

Ces expériences montrent que la simple classification en groupes, même arbitraire et superficielle, suffit à produire du biais. On peut alors imaginer ce qui se passe lorsque les groupes en question portent des identités enracinées, des histoires longues, des mémoires blessées, des récits de victimisation ou de supériorité, et des intérêts réellement opposés. Dans ce cas, le biais devient bien plus puissant et bien plus facile à convertir en hostilité ouverte.