Dans la plupart des discussions politiques et intellectuelles aujourd’hui, on entend une phrase prononcée avec une grande assurance: “Nous” ne pouvons pas nous réconcilier avec “eux”. Ou, à l’inverse: “Nous” sommes contraints de nous rapprocher des “autres” pour sauver ce qui peut l’être.

Mais avant de décider s’il faut se rapprocher ou rompre, s’est-on seulement mis d’accord sur ce que signifie le mot “nous”?

Qui a le droit de dire: nous avons décidé, nous avons été blessés, nous ne pardonnerons pas, nous sommes prêts au rapprochement?

Chacun de nous vit en réalité dans plusieurs cercles du “nous” à la fois:

  • le “nous” religieux ou référentiel en matière de valeurs;
  • le “nous” politique ou partisan;
  • le “nous” professionnel, enseignants, avocats, médecins, ouvriers, etc.;
  • le “nous” générationnel, génération de la révolution, génération des années 1990, génération de l’après-coup d’État;
  • le “nous” éthique, tous ceux qui refusent l’injustice, l’autoritarisme ou la corruption.

Quand quelqu’un dit: “Il n’y a plus rien à attendre de cette génération” ou “Il n’y a plus rien à attendre de ces gens-là”, il parle souvent à partir d’une expérience réelle et lourde. Mais il accomplit en même temps une simplification brutale de la réalité: il réduit toute une génération à la petite portion avec laquelle il a été en contact, il transforme une hostilité envers certains systèmes en hostilité envers des millions d’individus, et il réduit le “nous” au seul groupe qui lui ressemble psychologiquement, intellectuellement et expérientiellement.

La vérité est que le “nous” n’est pas une seule boîte. C’est un ensemble de couches multiples, qui se croisent, se chevauchent et se contredisent parfois à l’intérieur d’une même personne. Celui que l’on voit aujourd’hui du côté de l’adversaire politique peut se retrouver demain du côté de l’allié professionnel, du partenaire dans le combat pour les libertés, ou de celui qui partage avec vous le refus de la torture ou de la corruption. Et l’inverse est vrai également.

Dès lors, criminaliser celui qui choisit une tactique différente, qu’il s’agisse du rapprochement ou de la rupture, relève d’une erreur structurelle.

Celui qui a connu la prison, la torture ou la défiguration méthodique par la propagande a le droit de dire: personnellement, je ne peux pas serrer la main de tel homme ni faire confiance à tel courant. C’est une position humainement et psychologiquement compréhensible.

Mais un autre a tout autant le droit, s’il n’a pas vécu la même expérience, ou s’il l’a traversée autrement, ou s’il raisonne en termes de limitation des pertes, de penser qu’une partie de la solution passe par des ententes tactiques limitées avec les adversaires d’hier.

Le problème commence lorsque l’une de ces positions se transforme en mandat absolu parlé au nom de la nation, de la génération ou de la victime. D’un côté, on qualifie de traître, de naïf ou de vendu quiconque tente un rapprochement. De l’autre, on traite d’émotif, d’irréaliste ou de crispé quiconque insiste sur la rupture.

Or une société a besoin des deux à la fois: de ceux qui gardent la mémoire et rappellent les crimes, et de ceux qui cherchent des issues politiques pour empêcher l’effondrement de ce qui reste.

Dans l’histoire du prophète Joseph, Jacob dit à ses fils: “Ô mes fils, n’entrez pas par une seule porte, mais entrez par des portes différentes.”

On lit généralement ce verset dans le registre de la prudence contre l’envie et le mauvais oeil. Mais il porte aussi un sens politique et social profond: ne pas entrer par une seule porte, c’est distribuer le risque.

Jacob savait bien, comme il le dit ensuite, que cela ne change rien au décret de Dieu. Mais cela n’empêche pas le devoir de prudence et d’organisation.

On peut lire cette logique aujourd’hui de la manière suivante: il n’est pas demandé à une société blessée de choisir une seule porte dans sa relation à l’autre, la rupture totale ou l’ouverture totale appuyée sur une confiance aveugle.

Il est possible, et peut-être nécessaire, d’entrer par des portes différentes: la confrontation judiciaire et des droits avec ceux qui ont opprimé, corrompu et participé à la répression; la pression politique organisée pour rationaliser le jeu et empêcher la répétition des coups de force; le dialogue limité sur des minimums communs, refus de la torture, indépendance de la justice, libertés fondamentales; et le travail culturel et éducatif de longue haleine, loin du vacarme quotidien.

Ces portes ne sont pas nécessairement contradictoires. Ce sont des trajectoires parallèles, et chacun choisit sa place selon son expérience, ses capacités et l’intensité de sa blessure intérieure.

Je sais bien que la chose la plus délicate ici est de parler au nom des victimes. Celui qui a connu la prison et la torture se sent investi d’une autorité morale plus forte pour trancher. Celui qui a connu l’exclusion, l’isolement, la diffamation et la diabolisation se sent en droit de crier: nous ne répéterons pas l’erreur, nous ne les croirons plus.

Mais même à l’intérieur du camp des victimes, les expériences diffèrent: il y a celui qui sort brisé de prison, celui qui en sort plus calme et plus sage, celui qui transforme la douleur en haine durable, celui qui la transforme en projet de réforme au long cours, celui qui se sauve par le retrait et celui qui se sauve par la persévérance.

Il n’existe donc pas une seule voix officielle de la douleur qui obligerait tout le monde à un choix unique. Il existe des souffrances communes, certes, mais leur traduction politique et stratégique ne peut pas être une version unique imposée à tous.