Chaque annee, j’ai pris l’habitude de me fixer un ou deux projets a mener en dehors du travail. Je me dis alors: cela suffira, je serai deja tres occupe. Puis je decouvre que je dispose d’une energie latente suffisante pour ajouter un projet, puis un autre.

En une vingtaine d’annees, Dieu m’a permis de realiser des projets tres divers: technologiques, culturels, sociaux, religieux, academiques. Mais il y avait une categorie que je differais sans cesse: les livres.

Pourquoi ce respect craintif devant le livre?

Cette hesitation etait reelle pour plusieurs raisons.

D’abord, le poids de la responsabilite. Un livre demeure. La parole ecrite engage bien davantage qu’une conference ou un message rapide, surtout lorsqu’il s’agit de sujets religieux ou philosophiques.

Ensuite, la nature particuliere du travail qu’il exige. Les projets techniques ont un caractere concret et cumulatif: on produit du code, on le teste, on construit dessus. Le livre demande une coherence intellectuelle continue, plus fragile a maintenir.

Enfin, il y avait l’illusion de la completude. J’attendais le moment ou l’idee serait totalement mure avant de commencer. Ce moment ne venait jamais, parce que les idees murissent dans l’ecriture bien plus qu’avant elle.

Ce qui a change l’equation

Ce qui a fini par briser ce report n’a pas ete un supplement de maturite intellectuelle, mais une prise de conscience tres simple: un livre ne se realise pas a partir d’un plan integralement ferme des le premier jour. Il se forme en commencant, puis en se laissant peu a peu configurer par l’acte d’ecrire.

Une idee qui parait encore insuffisamment mure acquiert souvent sa structure juste quand elle est mise en texte, et non lorsqu’elle reste seulement pensee.

L’energie latente comme don et responsabilite

Ce que m’apprend l’experience des projets multiples, c’est que l’energie latente de l’etre humain est souvent plus vaste qu’il ne l’imagine. Mais elle ne se revele qu’au moment ou l’on commence. Celui qui attend de se sentir pret risque de perdre des annees qui auraient pu etre fecondes.

Les projets remis a plus tard ne sont pas, la plupart du temps, des idees vraiment immatures. Ils sont plutot une peur travestie en modestie.

Je conseille donc a quiconque porte un livre en lui depuis des annees de commencer par un seul chapitre. Pas par un plan parfait ni par un calendrier rigide. Un seul chapitre suffit pour prouver que l’ecriture est possible et pour faire apparaitre, de l’interieur, l’architecture du livre que l’on ne voit pas encore depuis l’exterieur.