L’humanité va-t-elle bien aujourd’hui, au milieu de tant de tragédies, de crises, de conflits et de distribution injuste des richesses?

Si nous pouvions porter sur elle un regard global, comme depuis l’extérieur, comment jugerions-nous l’état général de la condition humaine?

Que signifie dire que l’humanité va bien?

Avant de répondre, il faut clarifier ce que signifie exactement aller bien. Ce n’est pas un mot sentimental, mais un jugement fondé sur plusieurs critères.

On peut regarder la situation humaine sous trois angles liés: celui de la survie matérielle, celui de la justice et de la dignité, et celui du sens et des valeurs.

Du point de vue matériel, la question devient: les êtres humains disposent-ils de suffisamment de nourriture, de soins et de ressources essentielles pour que la vie se poursuive?

Du point de vue de la justice et de la dignité: comment la richesse et le pouvoir sont-ils répartis? Jusqu’à quel point la dignité humaine et les droits sont-ils réellement respectés, et non seulement proclamés?

Du point de vue du sens: les gens vivent-ils une existence porteuse de signification? Les valeurs de miséricorde, de responsabilité et de respect d’autrui dominent-elles, ou bien celles de la consommation, de l’égoïsme et du vide?

À partir de là, on comprend que l’humanité peut aller relativement bien sur un plan et très mal sur un autre. Un oui ou un non global ne suffit donc pas.

Ce qu’un regard extérieur verrait

Imaginons un observateur neutre regardant la Terre sans être absorbé par le bruit quotidien des nouvelles, mais en considérant le long mouvement des siècles.

Il verrait d’abord que la condition matérielle des êtres humains, en termes de santé, d’espérance de vie et de maîtrise des épidémies, est bien meilleure que durant la plus grande partie de l’histoire. L’espérance de vie a augmenté, des maladies qui tuaient par millions ont été maîtrisées ou fortement contenues, et la puissance scientifique et technique de l’humanité est sans précédent.

Il verrait aussi que le langage des droits humains, des droits des femmes ou des minorités, s’est imposé presque partout dans le discours politique et médiatique. Même les régimes les plus oppressifs éprouvent désormais le besoin de justifier ou de maquiller leurs pratiques dans ce vocabulaire. Le simple fait que l’injustice ne puisse plus toujours s’afficher avec fierté est déjà un changement historique significatif.

Mais cet observateur ne manquerait pas de voir que cette image lumineuse sur le plan matériel possède son envers sombre. Les richesses mondiales sont concentrées de manière extrême entre les mains d’une minorité, tandis que des peuples entiers vivent dans la pauvreté, la guerre, la corruption ou l’autoritarisme. Une vie digne est théoriquement possible pour tous, mais elle demeure pratiquement réservée à une fraction limitée de l’humanité.

Il verrait aussi qu’un certain modèle de développement traite la planète comme une matière consommable sans borne. Pollution, changement climatique, extinction des espèces et épuisement des ressources indiquent que le système dominant ne respecte ni les limites de la Terre ni les droits des générations futures.

Au niveau technologique, il observerait également une dualité troublante: les capacités numériques et biologiques servent à la fois à sauver des vies et à améliorer l’existence, mais aussi à diffuser la haine, manipuler les consciences, entretenir des formes d’addiction, renforcer la surveillance généralisée et développer des armes plus meurtrières.

Enfin, il constaterait une crise du sens. Des millions d’êtres humains éprouvent solitude, anxiété et désorientation malgré le confort matériel et les possibilités de divertissement. Beaucoup ont le sentiment que la vie a perdu sa boussole, et que l’être humain se trouve pris entre l’obligation de produire et de consommer d’un côté, et le vide intérieur de l’autre.

Entre progrès matériel et régression morale

Si l’on rassemble ces éléments, on peut dire que l’humanité est aujourd’hui forte et dangereuse à la fois: forte par ses sciences et ses techniques, mais fragile moralement et spirituellement. Elle possède assez de ressources pour rendre possible une vie digne pour presque tous, mais pas encore assez de justice, de conscience ni de bon gouvernement pour distribuer ces biens de manière équitable.

Du point de vue matériel, l’humain va relativement mieux que jamais. Mais du point de vue de la justice et des structures politiques et économiques, l’humanité ne va pas bien, parce que l’organisation de ses capacités demeure prisonnière d’intérêts étroits, d’inégalités structurelles et de logiques de marché aveugles.

Quant au sens, on pourrait dire que nous traversons une forme d’adolescence civilisationnelle. L’humanité ressemble à un être jeune doté d’une force considérable, mais dont la maturité morale n’est pas achevée. Elle utilise sa puissance tantôt pour construire, tantôt pour détruire.

Les nouvelles déforment la perception du réel

Les journaux et les flux d’information privilégient les catastrophes et les chocs. Ils cherchent par nature l’événement spectaculaire, non la lente transformation historique. C’est pourquoi un individu immergé dans l’actualité peut avoir l’impression de vivre dans un enfer total.

Mais une vision longue du temps révèle autre chose. Elle montre que les humains apprennent, même lentement, à partir des désastres. Après les grandes guerres viennent des traités, après les famines des réformes, après les crises des tentatives de réorganisation. Rien de tout cela n’est linéaire ni exempt de rechutes, mais il existe bien un apprentissage.

Cette vision distingue aussi entre le réel et le possible. Le monde actuel contient beaucoup de douleur et d’injustice, mais les moyens objectifs de l’améliorer sont plus disponibles que jamais. L’écart entre ce qui est et ce qui pourrait être constitue précisément l’espace de l’action morale, intellectuelle et politique.

Une inquiétude légitime, sans désespoir absolu

Il est parfaitement légitime de dire que l’humanité est en danger si l’on regarde l’armement, le climat, les inégalités, les menaces liées à l’intelligence artificielle ou l’effondrement de certaines sociétés. Il serait naïf d’affirmer que tout va bien sous prétexte que nous avons des smartphones, une médecine avancée et des technologies puissantes.

Mais il serait tout aussi injuste de conclure que tout est perdu, comme si l’humanité s’était déjà condamnée à sa ruine morale ou matérielle. L’histoire contient de brusques inflexions vers le meilleur, souvent portées par des minorités lucides et tenaces. Il existe encore des résistances, des idées alternatives, des expériences locales plus justes et des solidarités transfrontalières qui montrent que la conscience humaine n’a pas disparu.

La vision équilibrée consiste à reconnaître que l’humanité ne va pas assez bien pour que la planète soit en sécurité, mais qu’elle n’est pas non plus dans un état qui rende toute réforme impossible. Nous vivons dans une zone grise, avec la possibilité d’une forte dégradation comme celle d’un saut qualitatif vers le meilleur.

Ce qui reste à l’individu

Vue d’en haut, la question semble tellement vaste qu’elle réduit parfois l’individu au sentiment d’impuissance. Pourtant, cette lecture globale a des conséquences directes pour toute personne lucide.

Elle appelle d’abord à la compréhension: saisir la nature complexe des crises plutôt que se réfugier dans les slogans. Les problèmes du monde ne sont pas seulement économiques ou politiques; ils sont aussi cognitifs, éthiques et spirituels.

Elle invite ensuite chacun à contribuer dans son cercle d’influence réel. Personne n’est chargé de sauver l’humanité entière, mais chacun peut au moins refuser d’aggraver la situation et ajouter quelque chose du côté de la solution: dans son métier, son projet, ses choix de consommation, sa manière de s’opposer à l’injustice, ou la façon dont il forme ceux qui l’entourent.

Enfin, elle rappelle que préserver le sens de l’humain en soi n’est pas un luxe. C’est une nécessité. Le monde extérieur tend à réduire l’être humain à une pièce dans une machine ou à une unité dans un marché. Résister à cette logique commence dans l’intériorité: nourrir la miséricorde, la justice, la responsabilité et l’éthique du désaccord.

Dans cette perspective, la question “Allons-nous bien?” cesse d’être un simple diagnostic extérieur. Elle devient aussi un miroir: jusqu’à quel point essayons-nous encore, chacun à notre mesure, d’aller bien au sens profond du terme?