Dynamiques du groupe d’appartenance et du groupe extérieur
La théorie de l’identité sociale, présentée dans la partie précédente, nous conduit directement à ce que les psychologues sociaux appellent les dynamiques du groupe d’appartenance et du groupe extérieur. Les catégories du “nous” et du “eux” sont une clé pour comprendre de nombreux comportements sociaux, dans leur dimension positive comme dans leur dimension négative.
Le biais en faveur du “nous”
Le favoritisme envers le groupe d’appartenance est presque universel. Dans la plupart des sociétés et des contextes, les gens tendent à préférer les membres de leur propre groupe à ceux des autres groupes. Cette préférence prend plusieurs formes: nous faisons davantage confiance aux nôtres, nous coopérons plus facilement avec eux, nous ressentons plus intensément leurs souffrances, nous interprétons leurs actes avec plus d’indulgence, nous pardonnons plus vite leurs erreurs et nous les aidons plus spontanément lorsqu’ils en ont besoin.
Ce biais n’est pas un mal absolu. Il constitue même le socle de la solidarité sociale et de la coopération collective. Les sociétés tiennent parce que les individus se font confiance et s’entraident. Sans ce biais positif envers le “nous”, il serait difficile de construire des communautés cohésives. Le problème commence lorsque cette préférence devient exclusive et excessive, lorsque nous ne nous soucions plus que des nôtres en oubliant entièrement les droits et les intérêts de ceux qui sont perçus comme extérieurs.
En politique, ce biais est exploité de manière systématique. Les dirigeants populistes savent parfaitement comment mobiliser cette tendance naturelle. Tout leur discours consiste à renforcer l’identité du “nous”, à exalter ses qualités et à glorifier ses réussites. “Nous” serions le peuple authentique, pur, sincère, victime, digne de tout bien. Chaque réussite devient notre réussite, chaque valeur positive vient de nous. Cette glorification permanente du “nous” nourrit l’identité collective et charge les affects positifs, tout en préparant le terrain à son envers sombre: la déformation du “eux”.
Le biais contre le “eux”
Si le biais en faveur du “nous” est naturel et répandu, le biais contre le “eux” l’est presque tout autant, avec des effets plus dangereux. Dès lors que nous classons d’autres personnes hors de notre groupe, nous tendons à les percevoir plus négativement. Nous leur faisons moins confiance, nous coopérons plus difficilement avec elles, nous compatissons moins à leurs souffrances, nous interprétons leurs actes de façon plus hostile, nous retenons davantage leurs fautes et oublions leurs qualités, et nous hésitons davantage à les aider.
Ce biais négatif est entretenu par plusieurs mécanismes psychologiques. Le premier est l’erreur fondamentale d’attribution. Quand l’un des nôtres se trompe, nous expliquons son erreur par des circonstances extérieures: la pression, l’ignorance du contexte, les contraintes. Quand l’un des autres se trompe, nous l’expliquons par sa nature même: il serait corrompu, fondamentalement mauvais ou indigne de confiance. Et l’inverse vaut pour les succès.
Le deuxième mécanisme est l’effet d’homogénéité du groupe extérieur. Nous voyons notre propre groupe comme divers, complexe, traversé de nuances. Mais nous percevons souvent l’autre groupe comme uniforme: ils sont tous les mêmes, tous corrompus, tous traîtres, tous indifférenciables. Ce mécanisme facilite la diabolisation de tout un ensemble à partir des fautes de quelques-uns, voire à partir de simples stéréotypes.
Le troisième mécanisme est la mémoire sélective. Nous retenons mieux les actes négatifs de l’autre groupe et nous oublions ou minimisons ses actes positifs. Pour notre propre groupe, nous faisons souvent l’inverse. Cette déformation cumulée nourrit avec le temps des images stéréotypées de plus en plus négatives.
Dans le champ politique, ce biais est exploité de manière intensive. Le discours populiste ne se contente pas de glorifier le “nous”; il passe encore plus de temps à noircir le “eux”. Chaque échec leur est imputé. Chaque crise serait leur oeuvre. Ils deviennent l’élite corrompue, les traîtres, les agents, les conspirateurs qui ont vendu le pays, pillé le peuple et détruit tout ce qu’ils ont touché. Cette déformation continue et méthodique de l’autre fabrique une image démonisée qui sert ensuite à justifier presque n’importe quelle mesure contre lui, si injuste ou brutale soit-elle.
Amplifier les différences, effacer les ressemblances
Un autre mécanisme central des dynamiques du “nous” et du “eux” consiste à grossir les différences tout en effaçant les ressemblances. Quand nous comparons notre groupe à un autre, nous avons tendance à souligner ce qui nous en distingue et à oublier ce qui nous rapproche. Cela répond au besoin de se donner une identité nette, mais produit aussi une impression exagérée de distance.
En réalité, les êtres humains se ressemblent beaucoup plus qu’ils ne diffèrent. Nous partageons les mêmes affects fondamentaux, les mêmes besoins, les mêmes aspirations. Nous aimons nos enfants, nous craignons pour notre avenir, nous souffrons de l’injustice et nous nous réjouissons de la réussite. Ces communs humains traversent les frontières religieuses, nationales et sociales. Mais le discours qui divise la société en “nous” et “eux” travaille justement à dissimuler ces ressemblances et à dramatiser les différences.
Dans cette logique, “nous” serions différents d’eux en tout: dans les valeurs, dans la morale, dans la loyauté, dans les intentions. Nous serions du côté du bien collectif, eux du côté des intérêts étroits. Cette amplification systématique finit par donner l’impression que nous vivons dans deux mondes séparés, entre lesquels la compréhension, la cohabitation ou même la discussion deviendraient impossibles.
La vérité est que la plupart des désaccords politiques relèvent plus du degré que de la nature, plus des moyens que des fins. Beaucoup d’entre nous veulent une société plus juste, une économie plus solide, davantage de sécurité et plus d’opportunités. Ce qui nous divise, c’est souvent la manière d’y parvenir. Le discours populiste efface ces points communs et transforme un différend sur les moyens en opposition absolue entre le bien et le mal, entre ceux qui veulent le bien du pays et ceux qui voudraient le détruire. C’est une simplification mensongère, mais terriblement efficace.