L’une des illusions les plus tenaces dans le champ des etudes coraniques est l’idee qu’une categorie particuliere, une discipline unique ou une methode exclusive pourrait detenir a elle seule le droit de comprendre le Coran. Tantot ce monopole est revendique par la grammaire, tantot par la rhetorique, tantot par le hadith, tantot par les usul, tantot par la philosophie, tantot par l’histoire sociale. A chaque fois, l’outil tend a se transformer en trone.

Le probleme ne vient pas du fait que ces disciplines soient inutiles. Au contraire, chacune d’elles est necessaire. Le probleme commence lorsqu’on oublie qu’elles sont des moyens et qu’on les traite comme si elles etaient le texte lui-meme, ou comme si elles autorisaient ceux qui les maitrisent a exproprier tous les autres de la comprehension legitime.

Du savoir comme service au savoir comme pouvoir

Il y a un moment ou l’outil d’interpretation cesse d’etre un service rendu au texte pour devenir une forme de pouvoir symbolique. Celui qui maitrise la discipline n’entre plus dans l’humilite d’une aide apportee a la comprehension. Il entre dans la posture du gardien qui distribue les permis. Le savoir devient alors moins un chemin vers le texte qu’un instrument de controle de ceux qui veulent l’approcher.

Cette tentation existe dans presque tous les champs savants. Mais elle devient particulierement grave lorsqu’elle touche au Coran, parce qu’elle fabrique l’illusion qu’un texte revele, adresse a l’humanite, pourrait etre confisque au profit d’un corps restreint de specialistes parlant au nom d’un monopole methodologique.

Le texte est plus grand qu’une seule porte

Le Coran est plus vaste que n’importe quelle discipline particuliere. La grammaire est indispensable, mais elle ne suffit pas. La rhetorique est indispensable, mais elle ne suffit pas. Le hadith est indispensable, mais il ne suffit pas. Les usul sont indispensables, mais ils ne suffisent pas. La philosophie peut ouvrir des horizons, mais elle ne suffit pas. Les sciences sociales peuvent eclairer des contextes et des usages, mais elles ne suffisent pas.

Comprendre le Coran est un travail compose. Il demande une intelligence integrative plutot qu’une mentalite d’exclusion. Il appelle une cooperation entre disciplines plutot qu’une guerre pour la souverainete symbolique.

Le vrai danger n’est pas la pluralite des methodes

Le danger n’est pas que plusieurs methodes existent. Il est que la methode se transforme en identite close, que l’outil devienne autorite et que l’ijtihad soit converti en appropriation.

Lorsqu’un specialiste affirme en substance: hors de mon chemin, il n’y a pas de comprehension valable, il cesse de servir le texte. Il commence a se servir de lui. Le texte n’est plus alors un horizon commun qui appelle au travail collectif. Il devient un territoire balise pour la domination symbolique.

L’humilite comme premiere condition de lecture

La premiere etape pour sortir de cette impasse consiste a retrouver l’humilite devant le texte. Non pas une humilite qui abolirait l’exigence savante, mais une humilite qui rappelle que nos instruments, si necessaires soient-ils, restent plus petits que le Coran.

Le texte revele ne peut etre reduit a une seule methode, confisque par une seule categorie ni annexe au profit d’une seule ecole. Une lecture saine ne nie pas les hierarchies de competence. Mais elle refuse de transformer ces hierarchies en monopoles clos.

Si nous passons d’un esprit de confiscation a un esprit de cooperation, alors la pluralite des disciplines peut devenir une source de richesse au lieu d’alimenter des querelles steriles. Le probleme n’est pas qu’il existe plusieurs chemins vers la comprehension. Le probleme est de transformer l’un de ces chemins en frontiere d’exclusion. Tant que nous ne ferons pas cette difference, nous confondrons encore l’exigence du savoir avec la tentation de l’appropriation.