“Fuyez vers Dieu.”

Un seul verset, ou plutot deux mots et un signe de ponctuation. Et pourtant il porte l’une des images les plus etranges de la langue: un ordre de fuite, mais vers et non loin de. Cela suffit a lui seul pour arrêter l’esprit et le forcer a interroger.

Quand fuir signifie revenir

Dans son sens ordinaire, la fuite est une negation: on fuit quelque chose, on echappe a un danger, on quitte un lieu devenu etroit. Toutes les civilisations connaissent la fuite sous cette forme. Mais le Coran accomplit avec ce mot un renversement entier: il fait de la fuite elle-meme une approche, du depart un retour, et de la distance parcourue par le fuyard non pas un eloignement de la peur, mais un rapprochement de la source de surete.

Le verset ne nous invite pas a quitter le monde ni a fuir la responsabilite. Il bouleverse la structure meme de la peur: connaitre d’abord ou se trouve le refuge avant meme de savoir d’ou vient la menace.

Et le mot lui-meme merite attention. Fuir est un mouvement rapide. Ce n’est ni une marche lente, ni une approche hesitante. C’est une reponse urgente. Comme si le verset disait que la foi authentique n’est pas toujours un processus froid et graduel, mais peut etre, dans ses moments decisifs, un secours interieur soudain, un virage rapide de l’ame lorsqu’elle comprend qu’elle ne peut plus rester dans la solitude de l’eloignement.

Le contexte du verset

La sourate al-Dhariyat ne commence pas par un ordre, mais par une scene. Elle commence par le souffle cosmique: vents qui dispersent, nuages qui portent, navires qui glissent, anges qui executent. Puis elle passe par les peuples qui ont dementi et furent saisis: ‘Ad, Thamud, le peuple de Lot, Pharaon. Ce ne sont pas de simples noms historiques, mais des temoins des consequences du refus.

Apres tout cela, le Coran declare ce qu’il voulait dire depuis le debut: de toute chose Nous avons cree un couple, afin que vous vous rappeliez. Fuyez donc vers Dieu.

L’enchainement est d’une grande precision. La creation repose sur la dualite et le manque: tout ce qui existe temoigne de sa limite et montre qu’il ne subsiste pas par soi. Si l’univers entier porte cette marque, alors le Createur seul est sans manque et sans pair. D’ou l’ordre immediat: fuyez vers Dieu. Car on ne cherche refuge qu’aupres de Celui qui n’a besoin de rien et sans qui rien ne se tient.

Le verset n’est donc pas isole de son contexte. Il en est la consequence. Apres la contemplation des signes de puissance et apres le rappel des destinées de ceux qui ont nie, il ne reste a l’homme qu’a decider de sa direction. Et le Coran ne demande pas ici une simple contemplation intellectuelle. Il demande un mouvement.

La priere prophetique qui complete l’image

Cette image coranique a pris pour moi une profondeur nouvelle dans la supplication prophetique: “O Dieu, il n’y a ni refuge ni salut contre Toi si ce n’est vers Toi.”

Cette phrase n’est pas seulement une invocation. C’est une logique existentielle complete. Elle dit que l’avertissement et le salut viennent de Lui, que la peur comme la tranquillite reviennent a Lui, et que Celui dont on fuit est Celui-la meme vers qui l’on fuit.

Pour la raison seche, la formule peut sembler paradoxale: comment fuir quelqu’un vers lequel on cherche refuge? Mais l’experience croyante le sait bien. Dieu n’est pas craint comme un ennemi. Il est craint parce qu’Il est immense. Fuir vers Lui n’est pas contradiction, mais sagesse parfaite: chercher la protection aupres de Celui qui seul la possede.

Ici apparait une autre profondeur. Dans la fuite ordinaire, il n’y a que la crainte. Dans la fuite vers Dieu, la crainte et le desir se rejoignent: crainte du manquement, de la majeste, de l’exposition de l’homme devant la Verite; desir de proximite, de misericorde, de paix et d’accueil. C’est pourquoi cette fuite est plus qu’une peur. C’est une peur melangee d’amour, un tremblement traverse d’espoir.

Les degres de la fuite vers Dieu

La fuite vers Dieu n’est pas un etat fige. C’est un mouvement renouvele qui se manifeste selon plusieurs degres.

Elle est, dans son principe, fuite du polytheisme vers l’unicite, lorsque l’homme comprend que rien en dehors de Dieu ne possede reellement le moindre pouvoir, et que les idoles de notre temps ne sont pas seulement de bois mais de fantasmes.

Elle est, dans le cheminement moral, fuite du peche vers le repentir. Elle est, dans la conscience, fuite de la negligence vers le rappel. Elle est, dans la liberation interieure, fuite de la peur des creatures vers l’attachement au Createur.

Et peut-etre l’une des formes les plus difficiles est-elle la fuite hors de soi. Car le danger n’est pas toujours exterieur. Il habite souvent l’homme lui-meme: ses passions, ses justifications, sa precipitation, son desir de puissance ou d’abandon. A ce moment-la, fuir vers Dieu devient une sorte de rupture des barreaux, une sortie hors de la prison du desir aveugle vers l’espace d’une servitude lucide.

Le plus haut de cette fuite apparait lorsqu’elle devient fuite de la justice meritee vers l’espoir du pardon, de la peur du jugement vers le desir de la misericorde. La le paradoxe atteint son sommet: fuir de Son jugement vers Son pardon, sans autre refuge que Lui.

Un sens qui rayonne dans d’autres versets

Le Coran ne nous laisse jamais avec une seule image. Ce meme sens reapparait en d’autres lieux avec des mots differents. L’inaba, dans le retour vers le Seigneur, est la meme fuite dans une tonalite plus douce. L’i’tisam, le fait de s’attacher a Dieu, est cette meme fuite sous la forme d’une prise ferme plutot que d’une course. Le tawakkul est cette meme fuite devenue confiance paisible.

Et l’un des versets les plus profonds dans cette constellation est celui qui rappelle que toutes choses reviennent a Dieu. Car il ajoute une dimension decisive: non seulement l’homme choisit de fuir vers Lui, mais tout finit par revenir a Lui, qu’on l’accepte ou non. Celui qui fuit vers Lui librement ne fait que devancer ce a quoi tous aboutiront en fin de compte.

Quand le verset devient pratique

La force du verset se perd si on l’enferme dans une meditation abstraite. Sa vraie puissance apparait lorsqu’on le fait descendre dans l’inquietude quotidienne, l’agitation psychique et les questions qui devorent l’homme de l’interieur.

Prenons l’angoisse de l’avenir. L’homme contemporain vit traque par ce qui vient: subsistance, travail, maladie, enfants, perte, changement, inconnu. Le plus souvent, il reagit par des tentatives infinies de controle: plus de calculs, plus d’anticipation, plus de tension. Mais plus il veut encercler l’avenir, plus celui-ci devient vaste et obscur.

Le verset vient alors non pour abolir la planification, mais pour reordonner le centre: ne fuis pas vers les scenarios, fuis vers Dieu. Prends les moyens, oui, mais ne laisse pas ton coeur habiter en eux. Fuir vers Dieu, dans ce contexte, consiste a deplacer le centre de gravite du futur inconnu vers le Seigneur connu; des hypotheses vers la certitude; de la dispersion des images vers l’unite de la direction.

Ainsi, le verset devient une medecine concrete contre l’angoisse. Lorsque l’agitation te saisit, la vraie question n’est pas d’abord: comment tout controler? Mais: vers quoi mon coeur est-il en train de fuir?

Si le coeur fuit vers Dieu, les causes d’angoisse ne disparaissent pas forcement. Mais le rapport a elles change. L’avenir demeure un mystere, sans devenir un monstre. Les possibilites restent ouvertes, sans devenir une idole cachee qui consume l’ame. C’est la qu’apparait la sakina: non comme disparition des problemes, mais comme justesse du refuge.

Peut-etre faut-il alors entendre la priere elle-meme comme ce grand geste. Lorsque l’homme se tient debout devant Dieu, il ne commence pas d’abord par demander. Il annonce. Il declare qu’il sait enfin ou il se tient. Il declare qu’il a fui. Il declare qu’il est arrive.

“Fuyez vers Dieu” n’est donc pas seulement un appel pour ceux qui se sont perdus. C’est un appel pour toutes les situations: pour le repentant comme pour l’adorateur, pour le pecheur comme pour l’ascete, pour l’inquiet comme pour l’apaise. Car fuir vers Lui n’est pas seulement reconnaitre sa faiblesse. C’est reconnaitre qu’il existe Quelqu’un qui merite d’etre le refuge.

Et c’est peut-etre cela, la forme la plus simple et la plus profonde de la foi: savoir que le salut ne reside pas dans la multiplication des sorties, mais dans la veracite du retour vers Dieu.