L’une des questions qui s’imposent a la lecture du Coran est la suivante: comment se fait-il que les plus proches des prophetes ne soient pas toujours convaincus, malgre la veracite du message, la force de la preuve et la profondeur du lien? Comment se fait-il que le fils de Noe ne soit pas sauve, qu’Abu Talib ne croie pas, ou que des environnements tres proches des porteurs de revelation demeurent impermeables?
La reponse que donne le Coran, et que confirment dans une certaine mesure plusieurs apports de la science contemporaine de la communication, est que la qualite du message ne suffit pas a elle seule. La communication n’est pas un acte unidirectionnel produit uniquement par l’emetteur. Elle implique aussi la disposition du recepteur, sa fermeture, son identite, ses peurs et ses interets.
Des exemples coraniques eloquents
Dans le recit de Noe, le prophete dit a son fils: “O mon fils, monte avec nous et ne sois pas avec les mecreants.” Le fils repond: “Je me refugierai sur une montagne qui me protegera de l’eau.” L’appel est en meme temps affectif et rationnel, et pourtant la persuasion ne se produit pas.
Dans le discours d’Abraham a son pere, la parole est douce, argumentee et respectueuse: pourquoi adorer ce qui n’entend pas, ne voit pas et ne peut rien pour toi? La reponse, pourtant, prend la forme d’une menace. Dans l’histoire de Jacob, on ne voit pas seulement un echec de persuasion, mais aussi l’impuissance d’un pere aimant a empecher ses fils de glisser vers la jalousie et l’injustice. Quant a Abu Talib, le verset est decisif: tu ne guides pas celui que tu aimes.
L’amour ne suffit donc pas, et la proximite affective n’est pas une garantie d’accueil.
Ce que le Coran dit de l’obstruction interieure
Le Coran utilise des images fortes pour decrire l’etat de certains refusants: Dieu a scelle leurs coeurs, ils ont pris leur passion pour divinite, ils sont sourds, muets et aveugles. Le sens ici n’est pas de nous donner un permis de juger les gens trop vite. Il est de rappeler que le refus de la verite peut parfois venir d’une fermeture interieure prealable a la force meme de l’argument.
Autrement dit, toute resistance a la verite ne s’explique pas par une presentation mediocre. Il arrive qu’elle soit liee a l’identite, a l’orgueil, a la peur de perdre un statut ou a la fidelite a un groupe que l’on ne veut pas quitter.
Ce que confirme la science de la communication
La science contemporaine de la communication connait des phenomenes comme le biais de confirmation, par lequel l’individu interprete l’information nouvelle de facon a proteger sa conviction ancienne au lieu de la reviser. Elle connait aussi le poids de l’identite collective: changer d’avis peut menacer l’image que l’on a de soi et sa place dans son groupe.
Il se peut donc qu’un argument soit fort, tandis que le recepteur reste psychologiquement ou socialement indisponible a le recevoir. Cela ne supprime pas sa responsabilite, mais cela aide a comprendre pourquoi la rhetorique, l’amour ou la logique ne produisent pas toujours le meme effet.
Liberer le reformateur de l’illusion du controle
L’un des enseignements les plus profonds de ce theme est que le Coran definit tres clairement la responsabilite du porteur du message: a toi seulement la transmission, a Nous le compte; il n’incombe au messager que de transmettre. Cela signifie que la veracite du contenu et le soin mis a le presenter sont des devoirs, mais que la conviction d’autrui n’est pas une chose que l’on peut maitriser entierement.
Cette lecon est precieuse pour tout enseignant, predicateur, penseur ou educateur. Tout refus n’est pas la preuve d’un message rate ni d’un porteur faible. Il arrive que tout ce que l’on puisse faire soit de dire la parole avec sincerite, puis de laisser au temps et a l’experience du recepteur ce que la seule eloquence ne peut obtenir.
Les prophetes nous apprennent ainsi que la proximite ne garantit pas la persuasion, que la sincerite ne garantit pas l’effet rapide et que la mission du reformateur n’est pas de controler les consciences. Ce qu’il possede, c’est la possibilite de bien dire, de viser juste et de savoir que les coeurs ne s’ouvrent ni tous de la meme maniere ni au meme moment. Cette verite n’appelle pas au renoncement, mais a une humilite plus profonde devant les limites memes de la persuasion.