Les affaires liees a l’iftar public en Ramadan en Tunisie ont relance un debat qui depasse de loin l’incident social ou judiciaire immediat. La question de fond est la suivante: l’Etat ou la societe ont-ils le droit d’imposer une obligation religieuse a ceux qui ne la pratiquent pas, ou de limiter leur liberte au seul espace prive?

Ma reponse de principe est qu’une societe democratique reste incomplete si elle defend la liberte de pratiquer une religion tout en restreignant, dans le meme temps, la liberte de ne pas se conformer a cette pratique. Des droits qui deviennent des privileges accordes par la majorite a ceux qui lui ressemblent cessent d’etre de vrais droits.

L’argument de l’espace prive et ses limites

L’argument le plus frequent dit ceci: que celui qui ne veut pas jeuner le fasse dans l’espace prive, car manger publiquement heurte les sentiments des jeneurs. L’argument semble modere. Mais il cache une question tres dangereuse: qui decide juridiquement de ce qu’est une provocation, et a partir de quel seuil le malaise moral d’un groupe devient-il une raison suffisante pour limiter le comportement d’un autre individu tant que celui-ci n’est pas agressif?

Dans les societes plurielles, les gens voient chaque jour des comportements legaux qu’ils n’aiment pas. Le simple inconfort, ou le desaccord moral, ne suffit pas en soi pour criminaliser un acte. Sinon, on passe de l’Etat de droit a l’Etat de la sensibilite morale de la majorite.

Entre consideration volontaire et contrainte

Certaines personnes peuvent choisir, par tact, respect ou souci du contexte, de ne pas manger devant les jeneurs. Ce geste volontaire est comprehensible. Mais il existe une difference majeure entre cette consideration libre et une obligation juridique ou sociale imposee.

Le probleme commence lorsque la courtoisie se transforme en norme generale, puis en pression, puis en intervention policiere ou judiciaire. A ce moment-la, il ne s’agit plus de morale sociale; il s’agit d’un pouvoir implicite qui impose a tous un comportement religieux.

Ce que dit la religion, et ce qu’elle ne dit pas

Pour ma part, je ne pense pas que la contrainte sociale ou juridique produise une religiosite saine. Le Coran dit: “Nulle contrainte en religion.” Ce verset ne regle pas a lui seul tous les details du debat juridique et politique, mais il pose un principe majeur: la foi et l’adoration perdent leur sens lorsqu’elles deviennent un conformisme force surveille par l’autorite ou par la peur du regard social.

Obliger celui qui ne jeun pas a se cacher ne produit pas de taqwa. Cela peut produire, au contraire, une forme d’hypocrisie sociale: afficher un comportement que l’on n’a pas choisi simplement pour echapper a la punition ou a l’humiliation.

La democratie ne peut pas fonctionner a l’exception

La contradiction la plus frappante apparait lorsque certains acteurs politiques ou militants reclament la liberte pour eux-memes, mais hesitent a defendre la liberte de ceux qui different d’eux religieusement ou culturellement. La democratie devient alors selective: une protection pour ceux que l’on aime, pas un principe pour tous.

Si le jeneur a le droit de jeuner sans etre empeche, celui qui ne jeune pas devrait lui aussi avoir le droit de ne pas etre traite comme une menace a l’ordre public pour le seul fait qu’il ne pratique pas le rite. Cela n’annule ni le droit du corps social a debattre moralement, ni celui des croyants a exprimer leurs convictions. Cela trace simplement une ligne entre la conviction et la coercition.

Au fond, la question ne releve pas seulement du licite et de l’illicite. Elle touche aux limites du pouvoir sur le corps, sur les comportements et sur l’espace public. Toute societe qui veut construire une vraie liberte doit proteger le droit des gens a pratiquer leur religion, mais aussi leur droit a ne pas etre contraints a en afficher les signes. Si la liberte religieuse est prise au serieux, elle inclut la liberte de l’engagement comme celle du non-engagement. Tout le reste n’est qu’une liberte sous condition de l’approbation majoritaire.