À la mort des parents: leçons du chagrin et de la perte

À la mort de mon père, que Dieu lui fasse miséricorde, je suis arrivé en Tunisie le jour même des funérailles après avoir quitté le pays seulement deux jours plus tôt pour retourner au Canada. J’avais pourtant passé près de deux mois à ses côtés durant sa maladie.

Je me souviens très bien de n’avoir versé aucune larme, ni pendant le voyage, ni pendant l’enterrement. Lorsque nous sommes revenus du cimetière et que j’ai salué les proches, l’une de mes tantes m’a lancé devant tout le monde: “Comme ton coeur est dur, on ne t’a même pas vu pleurer.”

Je lui ai répondu que je n’éprouvais pas de tristesse face à sa mort, mais une immense paix, parce que ce que je savais de lui me rendait certain qu’il était enveloppé par la miséricorde de Dieu. Je connaissais les actes de bien qu’il avait accomplis, parfois loin du regard des autres. Il donnait en aumône discrètement, au point que sa main gauche ne savait pas ce que dépensait sa main droite.

Je n’ai pleuré que plusieurs jours plus tard, par nostalgie et par manque de celui qui était à la fois une bénédiction et un homme de conseil. Cet état a duré environ un mois.

À la mort de ma mère: des racines arrachées du sol

Lorsque ma mère est morte, que Dieu lui fasse miséricorde, tout fut différent. Je n’ai pas pu assister à ses funérailles pour des raisons impérieuses, et je l’ai pleurée pendant presque une année entière. Je m’isolais de longues minutes dans n’importe quelle pièce pour que les autres membres de la famille ne me voient pas.

J’avais alors le sentiment que mes racines avaient été arrachées de la terre. Comme un arbre déraciné, qui reste encore debout quelque temps, mais qui ne repose plus sur rien.

Avec elle, j’ai perdu ma source de confiance en moi. Cette femme simple et illettrée savait écouter. Une seule parole d’elle, dans les périodes d’épreuve, de difficulté ou d’exil, suffisait à m’apaiser et à me rendre la paix: “N’aie pas peur, ton père et moi sommes satisfaits de toi.”

C’était une phrase presque magique. Rien, dans tout ce que j’ai appris en tant qu’intellectuel bardé de diplômes et de savoir religieux, n’a eu sur moi un effet comparable.

La perte enseigne ce que les livres n’enseignent pas

Cette différence entre les deux deuils, l’un paisible pour mon père, l’autre abyssal pour ma mère, ne relevait pas d’une incohérence affective. Elle tenait à la nature même de ce que j’avais perdu.

Mon père était une présence, un soutien, un exemple, et j’étais rassuré quant à son devenir. Ma mère était la racine invisible qui porte l’arbre sans se montrer. Sa perte n’a pas été seulement la perte d’une personne, mais celle d’un lieu intérieur.

L’exil après la mort de la mère n’a rien à voir avec les autres formes d’exil. Parce que la mère était la patrie originelle, avant toute géographie et au-delà de toute appartenance.

Conclusion

Que Dieu leur fasse miséricorde, les accueille dans l’immensité de Sa grâce et nous réunisse auprès d’eux dans Sa demeure de générosité. Et que le bien qu’ils ont accompli en cette vie pèse dans leur balance.

À celles et ceux qui ont perdu l’un de leurs parents, ou les deux: le vide que vous ressentez est entièrement naturel. Il n’existe pas de délai correct à partir duquel le deuil devrait être terminé.

Ce qui demeure

La perte enseigne une chose difficile à apprendre autrement: certaines personnes occupaient dans notre vie un espace dont nous ne découvrons l’ampleur qu’après leur absence.

À celles et ceux qui ont perdu leur père, leur mère ou les deux: il n’existe pas de chronologie parfaite du chagrin. Pleurer encore après des années n’est pas une faiblesse, mais une fidélité à ceux qui en étaient dignes.