Mon identité et ma position à l’égard de l’Iran, de la Turquie et des autres: refus des dualismes simplificateurs

Je ne suis ni iranien, ni turc, ni libanais, ni qatari, ni français, ni émirati, ni saoudien.

Même l’idée d’appartenir à une grande communauté appelée “nation musulmane” m’attire de moins en moins comme horizon identitaire global, tant les manières de vivre l’islam sont diverses et inégales.

Il y a un islam tunisien que j’aime, et un autre visage de cet islam qui me met mal à l’aise. Il y a un islam sunnite qui me parle, et un autre qui me fait honte. Il y a un islam chiite qui comporte des aspects admirables, et d’autres que je refuse. On pourrait dire la même chose de presque toutes les idéologies: gauche, nationalisme, arabisme, soufisme, islam politique, libéralisme, et ainsi de suite.

Ma position à l’égard de l’Iran est faite d’admiration et de réserve. J’éprouve de l’admiration pour la révolution iranienne depuis ses débuts jusqu’à aujourd’hui, mais cela ne signifie en rien que j’accepte la persécution des sunnites d’Ahwaz, ni que je ferme les yeux sur les violences commises en Irak, ni sur la tragédie syrienne après la révolution.

Je sais aussi que la question des sunnites ahwazis ne relève pas seulement d’un problème intérieur iranien; elle est également prise dans un jeu de puissances où plusieurs États cherchent à pénétrer le système iranien en exploitant ses failles.

Je ne peux évidemment pas accepter les crimes commis par certaines milices chiites en Irak, leurs violences, leurs humiliations, leurs accaparements. Mais je ne peux pas non plus oublier que des violences symétriques avaient auparavant été commises contre les chiites, sous Saddam puis après l’invasion de l’Irak.

Je ne peux pas davantage accepter le meurtre, le déplacement et l’écrasement des Syriens après leur soulèvement. Mais je ne suis pas assez naïf pour voir la Syrie comme un théâtre simple où le vrai et le faux, le juste et l’injuste, seraient immédiatement séparables. C’est l’une des scènes de guerre les plus mondialisées de notre époque, traversée par les intérêts d’une vingtaine d’États. Dans un tel contexte, aucun acteur ne demeure pleinement innocent.

On dit parfois qu’après des années de guerre, il n’y a plus seulement des oppresseurs et des opprimés: il n’y a plus que des acteurs plus ou moins compromis.

Pour moi, l’Iran ressemble, à certains égards, à la Turquie, au Qatar, à Cuba et à d’autres États qui ont réussi à construire des formes de souveraineté, des capacités économiques, culturelles ou militaires, et une certaine défense des intérêts de leurs populations. Aucun modèle n’est parfait. Tous contiennent des éléments recevables et d’autres qui doivent être rejetés.

Sur le plan religieux et politique

Le régime des mollahs en Iran présente, à mes yeux, certains aspects positifs en tant qu’expérience de gouvernement inspirée par l’islam. Mais je ne me vois pas vivre sous un tel système. Le modèle politique auquel j’adhère est celui de la pluralité, de la diversité et des libertés. C’est pourquoi je ne peux pas soutenir le régime iranien en matière de droits et de libertés publiques.

Je ne crois pas non plus à une autorité religieuse ou politique particulière réservée aux descendants de la famille du Prophète, comme dans certaines conceptions chiites. Je ne crois ni à la mythologie politique de l’imam caché, ni à la théorie de la wilayat al-faqih, ni au modèle institutionnel qui place les clercs au-dessus des pouvoirs populaires comme s’ils incarnaient une sorte d’ombre de Dieu sur terre.

Je ne regarde pas Hassan Nasrallah ni Abdel Malik al-Houthi à partir d’une sacralité liée à leur ascendance. Je les observe plutôt à partir de leur charisme, de leur capacité à produire un leadership pour leurs partisans, ce qui ne signifie aucunement que j’admire tout ce qu’ils disent ou font.

La question qui m’importe, depuis ma position de Tunisien ou de Canadien, n’est pas de me fondre dans l’un ou l’autre de ces modèles. C’est de demander pourquoi nous ne trouvons pas, dans nos propres pays, des formes politiques capables d’articuler souveraineté, culture, efficacité et vision nationale, sans turban chiite ni mimétisme identitaire.

J’ai souvent dit la même chose de la Turquie et d’Erdogan. Le milieu turc ne m’attire pas comme espace d’appartenance. Je n’ai jamais rêvé de m’y installer. Mais j’ai admiré, et j’admire encore, la manière dont les Turcs ont réussi à dépasser une partie de la névrose laïque face au religieux, et à construire un modèle de gouvernement qui a connu de réelles réussites économiques malgré de nombreux obstacles. Cela ne veut pas dire que le modèle turc soit idéal. Il est lui aussi plein de limites.

Je pourrais développer la même réflexion à propos de plusieurs pays. L’idée centrale est simple: juger l’expérience des États n’est pas aussi facile que le laisse croire le langage binaire du bien et du mal, du vrai et du faux, du pour et du contre. Nous avons besoin de davantage de rationalité pour voir simultanément ce qui est positif et ce qui est négatif, au lieu de transformer les États et les régimes en diables absolus ou en anges impeccables.