Le hadith “Épousez la femme aimante et féconde” est parfois mobilisé dans certains discours religieux d’une manière qui le transforme pratiquement en critère rigide pour juger le mariage, la femme et la procréation. Le problème, à mes yeux, ne commence pas seulement avec la discussion sur son degré d’authenticité, mais aussi avec la manière de le lire, de l’appliquer et, parfois, d’en faire un outil de stigmatisation morale ou religieuse contre celles qui n’ont pas d’enfants.

Même si l’on admet que ce hadith est recevable pour une partie des savants, cela ne dispense pas du devoir de le lire à la lumière du Coran, de la vie du Prophète, des finalités du mariage et de l’exigence de justice envers les personnes.

Dans le Coran, l’enfantement est un don, non un droit acquis

Le Coran dit clairement: Dieu “accorde à qui Il veut des filles, et Il accorde à qui Il veut des garçons… et Il rend stérile qui Il veut”. Cela signifie que la procréation n’est pas une simple qualité dont l’être humain disposerait à volonté, mais un domaine relevant aussi du décret divin. Dès lors, transformer l’infertilité en stigmate ou en critère de supériorité est une faute à la fois morale et religieuse, parce qu’elle atteint la dignité de la personne.

Dans le Coran, le mariage est plus large que la procréation

Le verset qui résume la finalité du mariage dit: “Parmi Ses signes, Il a créé pour vous, de vous-mêmes, des épouses afin que vous trouviez auprès d’elles quiétude, et Il a mis entre vous affection et miséricorde.” La quiétude, l’affection et la miséricorde sont les finalités fondatrices. La naissance d’enfants est certes une grâce immense et un fruit espéré, mais elle n’épuise pas à elle seule le sens du mariage.

Il est donc peu cohérent avec l’esprit du Coran de lire ce hadith comme si la valeur d’une femme, ou celle du mariage, se réduisait à la capacité de donner de nombreux enfants.

La vie des prophètes est plus nuancée que cet usage du texte

Le Coran lui-même mentionne des femmes décrites comme infertiles, comme l’épouse d’Abraham ou celle de Zacharie. Pourtant, dans le récit coranique, aucun mécanisme ne transforme cette situation en honte religieuse ni en signe d’infériorité morale.

La vie conjugale du Prophète invite elle aussi à une lecture plus équilibrée. Elle fut bien plus large qu’un simple critère reproductif, et rien dans ce qui nous a été transmis de lui ne montre qu’il ait fait de l’absence d’enfants un motif de dépréciation de l’épouse ou de négation des autres finalités du mariage.

Où se trouve donc l’erreur?

L’erreur commence quand on isole ce hadith du reste des textes, puis qu’on le déplace d’un registre d’encouragement général vers celui d’un critère dur servant à juger les individus. À partir de là, un seul récit devient un instrument social qui blesse les gens au nom de la religion.

C’est une erreur méthodologique fréquente: tout texte ne doit pas être lu littéralement comme une règle absolue valable dans tous les cas. Il doit être compris dans un réseau plus large de textes, de finalités et de situations humaines.

Conclusion

La position la plus juste, selon moi, est la suivante: on peut discuter le hadith sur le plan de la chaîne de transmission comme sur celui de sa signification, mais dans tous les cas, il ne doit jamais être utilisé pour produire du mépris envers la femme infertile, ni pour réduire le mariage à une seule fonction reproductive.

Le Coran est plus miséricordieux que cet usage, la vie du Prophète plus apaisée que cette instrumentalisation, et la jurisprudence la plus mûre est celle qui protège d’abord la dignité des personnes avant de transformer les textes en outils de pression sociale.