L’évolution de la position de Jürgen Habermas sur la religion m’intéresse pour une raison qui dépasse sa seule personne. Comment l’un des grands théoriciens de la rationalité communicationnelle moderne en est-il venu à reconnaître que les sociétés démocratiques ne peuvent pas simplement traiter la religion comme un vestige pré-moderne à exclure de l’espace public?
Cette question nous importe parce qu’elle éclaire deux impasses opposées: celle d’un discours religieux fermé sur lui-même, qui ne connaît que sa propre langue, et celle d’un discours laïque d’exclusion qui ne voit dans la religion qu’un problème.
Qu’est-ce qui a changé chez Habermas?
Dans les premières étapes de sa pensée, Habermas inclinait vers une conception de l’espace public dominée par une langue rationnelle commune, au sens procédural moderne du terme. Par la suite, sa position a évolué vers une reconnaissance plus nette du fait que les traditions religieuses peuvent contenir des ressources morales et spirituelles qu’il ne faut pas ignorer, et qu’une société démocratique doit apprendre à les accueillir sans pour autant se transformer en État religieux.
L’idée essentielle n’est pas qu’un argument religieux suffise du seul fait qu’il se déclare religieux. Elle est plutôt que ses défenseurs sont appelés à le formuler d’une manière intelligible et discutable par l’ensemble des citoyens.
Pourquoi cela importe-t-il aux musulmans?
Parce que beaucoup de croyants tombent dans l’un des deux extrêmes. Les uns se contentent de dire: “Ceci est interdit parce que Dieu l’a dit”, puis s’étonnent que ce langage ne produise aucun consensus dans un espace pluraliste. Les autres se retirent entièrement du débat public, comme si la sincérité religieuse ne pouvait exister qu’en dehors du champ civique et politique.
Ce débat ouvre une troisième voie: garder son ancrage religieux, tout en apprenant à traduire sa conviction dans la langue de l’intérêt général, de la justice, de la dignité et de la responsabilité commune. Ce n’est pas trahir son origine; c’est rendre son effet compréhensible au-delà de son propre cercle.
Entre l’origine religieuse et la langue commune
Cela ne signifie pas que le croyant doive cacher sa motivation religieuse ou faire semblant de parler depuis un vide axiologique. Cela veut seulement dire que l’espace public a besoin d’un niveau de traduction qui permette à l’autre de discuter l’argument à partir de sa portée concrète, et non à partir de sa seule appartenance confessionnelle.
Un musulman peut y voir quelque chose de proche de l’esprit des maqasid: les valeurs religieuses ne sont pas proposées comme des ordres détachés de leurs effets, mais aussi comme des principes qui préservent la justice, la dignité, la miséricorde et le bien commun.
Ce qui nous manque concrètement
Il nous manque deux choses. D’abord, une véritable formation au langage public partagé, afin que le croyant puisse prendre part au débat politique et éthique sans le transformer en guerre d’identités closes. Ensuite, l’acceptation de principe qu’une argumentation religieuse, dès lors qu’elle entre dans l’espace public, entre aussi dans le champ de la critique et de la reddition de comptes comme toute autre argumentation.
Sans cela, nous continuerons à osciller entre une sacralité qui interdit la discussion et une laïcité qui veut interdire avant même de discuter.
Conclusion
L’importance de Habermas ne tient pas à ce qu’il aurait dit aux musulmans ce qu’ils doivent faire, mais au fait qu’il reformule une question que nous n’avons pas encore su bien poser nous-mêmes: comment les valeurs religieuses peuvent-elles être présentes dans un espace public commun, sans contrainte et sans retrait?
La réponse ne consiste ni à abolir la religion ni à l’imposer, mais à apprendre une langue qui permette à la conviction d’entrer dans le débat public par la porte de la responsabilité partagée.