L’une des grandes corruptions du debat religieux et politique vient de la confusion entre engagement et fanatisme. Certains prennent toute conviction ferme pour une forme d’extremisme. D’autres habillent le fanatisme du langage de la fidelite au principe. Dans les deux cas, les criteres se brouillent.

La distinction n’est pas un simple exercice de vocabulaire. C’est une necessite educative et morale. Une societe incapable de la faire finit soit par craindre toute forme d’engagement serieux, soit par excuser la violence symbolique ou materielle au nom de la conviction.

Qu’est-ce que l’engagement?

L’engagement est une adhesion consciente a une idee, une valeur ou une position, fondee sur la conviction, la preuve et l’acceptation de la responsabilite. L’homme engage n’est pas sans limites, mais il ne ferme pas non plus la porte a la revision. Sa force vient de sa fermete sur ce qu’il juge vrai; sa maturite vient de sa capacite a reconnaitre la possibilite de l’erreur et de l’apprentissage.

Qu’est-ce que le fanatisme?

Le fanatisme commence lorsque l’idee devient une prison et que l’appartenance a cette idee devient plus importante que la verite elle-meme. Le fanatique ne laisse aucune ouverture a la correction. Il ne voit le different que sous l’angle de la menace. C’est pourquoi le fanatisme n’est pas une force de position; c’est souvent une peur dissimulee sous un masque d’assurance.

Des differences tres concretes

La personne engagee cherche la preuve. Le fanatique, lui, se contente souvent de ce qu’il a herite ou de ce qui conforte son groupe.

La personne engagee supporte la question, et peut meme en tirer profit. Le fanatique voit dans la question elle-meme un danger, parce qu’elle menace l’edifice ferme qu’il a construit.

La personne engagee peut critiquer son groupe, ses idees et ses applications si une faille lui apparait. Le fanatique confond la critique avec la trahison, et la revision avec l’effondrement.

La personne engagee traite le different comme un etre humain dont l’argument peut etre compris ou refute. Le fanatique le traite comme un adversaire qu’il faut abattre, non comme quelqu’un qu’il faut ecouter.

La personne engagee sait que les questions complexes comportent des degres et des zones grises. Le fanatique reduit le monde a des oppositions brutales qui soulagent son esprit et nourrissent sa colere.

La personne engagee juge les actes selon des criteres moraux stables. Le fanatique change de jugement selon l’identite de l’auteur: ce qui vient de son camp devient justifiable, et ce qui vient d’ailleurs devient condamnable, meme si l’acte est semblable.

Pourquoi la confusion est-elle si frequente?

L’une des raisons est que beaucoup d’espaces publics supportent mal les nuances. Ils penchent soit vers le nivellement au nom de la tolerance, soit vers la polarisation au nom de l’identite. Dans un tel climat, toute conviction solide parait suspecte, tandis que tout enfermement bruyant peut passer pour de l’heroisme.

L’autre raison est que les fanatiques savent tres bien s’emparer du langage du principe et de la constance. Leur peur de la question se cache alors derriere les mots de certitude, de zel ou de loyaute.

L’engagement sain n’est pas l’ennemi de la liberte ni de la critique. Il en est l’une des conditions. Car la liberte ne signifie pas le vide de conviction, mais la construction d’une conviction sans contrainte et avec la possibilite permanente de la reviser.

Le fanatisme, lui, n’est pas le fruit d’une foi profonde. Il est le fruit d’un enfermement qui transforme l’idee en identite agressive. La difference entre les deux est decisive: le premier construit un etre humain, le second le devore.