Hier, j’ai assiste aux funerailles de mon ami Max Price, mort a l’age de 90 ans, dans une eglise catholique d’Ottawa.

Sa disparition m’a touche, meme si je m’y attendais depuis des mois. Je lui rendais visite regulierement d’abord chez lui, puis dans un centre pour personnes agees, et je voyais sa memoire et sa sante physique se deteriorer peu a peu.

Ce texte reprend et prolonge un souvenir que j’avais deja ecrit a son sujet il y a quelques annees.

Un jour, j’avais dejeune avec Max, qui avait alors 83 ans. Il venait d’Haiti, sa mere avait des origines libanaises, il avait longtemps vecu au Chili ou il s’etait marie. Il avait enseigne l’economie a l’Universite d’Ottawa avant de travailler pendant plus de trente ans comme economiste pour les Nations unies, la Banque mondiale et l’Organisation mondiale de la sante.

J’avais deja ecrit qu’il etait resté longtemps agnostique, tout en ayant une forte curiosite pour la question de Dieu, de l’au-dela et des propheties. Nous avions beaucoup discute des formes de preuve dans ces domaines. En resume, il admettait qu’il croyait peut-etre a l’existence de Dieu, mais ne voyait pas bien l’utilite de croire au Jour dernier, au jugement et a la retribution. Son experience d’Haiti, du Chili, de l’Eglise chretienne et des rites vaudous haitiens l’avait rendu peu sensible a la religion comme ensemble de rituels. Ce qui l’interessait surtout etait sa dimension morale et sociale.

Puis son questionnement a change. Sa femme etait morte environ six mois auparavant, et ce vide immense l’avait pousse a repenser la vie apres la mort. Il avait commence a sentir de nouveau le poids de la foi. Il priait chaque matin selon la tradition chretienne et priait pour elle.

Il m’a demande si je croyais aux miracles et aux phenomenes extraordinaires. Je lui ai repondu que quiconque croit a l’existence d’un Dieu createur et maitre de l’univers ne trouve pas difficile d’admettre la possibilite des miracles. Puisqu’Il est Dieu et Createur, c’est Lui qui a pose les lois de la nature, et Il peut, s’Il le veut, suspendre certaines d’entre elles pour transmettre un message ou donner un signe a certaines de Ses creatures. Notre vie elle-meme n’est pas vide d’evenements et de coincidences etranges qui resistent a une explication purement rationnelle.

Il m’a alors demande si je croyais a une forme de communication avec les morts, a l’existence de l’ame et au fait qu’elle demeure vivante apres la mort du corps.

Je lui ai dit que personnellement, je le croyais. Le croyant pense que l’homme est compose d’un corps et d’une ame. Le corps appartient a un monde materiel regi par des lois naturelles, tandis que l’ame releve d’un ordre different, invisible et non materiel. Elle n’est pas soumise de la meme maniere aux lois de la matiere ni au raisonnement ordinaire. Elle se separe du corps apres la mort, et nous ignorons comment elle demeure et ou elle se trouve exactement. Le Coran parle d’un lieu ou d’un etat appele le barzakh jusqu’au Jour de la resurrection, mais nous n’en connaissons pas les details.

Max m’a alors confie quelque chose qui le troublait profondement. Il se reveillait souvent en ayant le sentiment que son epouse lui avait parle depuis un lieu inhabituel, avec des paroles dont il ne se souvenait pas qu’ils les eussent echangees avant sa mort.

Je lui ai repondu que puisque lui-meme eprouvait cela avec force, je le croyais. Pour moi, c’etait un indice de la persistance d’une vie apres la mort, meme si la maniere exacte nous echappe. En tant que musulmans, nous croyons a la ru’ya, au reve significatif. Le Prophete nous a appris qu’il restait des traces de la prophetie dans les bonnes visions. Le reve peut indiquer un evenement, eclairer une situation ou ouvrir et resserrer le coeur. Et l’etre humain peut parfois ressentir quelque chose de voisin aussi dans l’etat de veille, sous la forme d’une inspiration, d’une orientation ou d’une etroitesse soudaine de la poitrine.

A mes yeux, rien de cela n’entre necessairement en contradiction avec la raison. Tout cela m’est revenu avec force aux funerailles de Max. Ce qui reste de l’etre humain n’est pas seulement ce que la biologie emporte. Il reste aussi la trace qu’il a laissee, les questions qu’il a rouvertes, et cette part plus subtile de l’existence que la seule matiere n’epuise pas.