Gagner une election donne une legitimite de commencement. Cela ne garantit pas a soi seul une legitimite de continuation. Cette regle vaut pour tous les partis, mais elle apparait avec une force particuliere lorsqu’on relit l’experience d’Ennahdha apres les elections de l’Assemblee nationale constituante en Tunisie, en 2011.

La victoire d’alors exprimait une confiance populaire reelle et le desir de rompre avec une longue histoire d’exclusion. Mais la vraie question se posait des le debut: comment transformer cette confiance electorale en legitimite politique durable?

La confiance est venue de la promesse de liberte

L’un des ressorts de l’attractivite initiale du mouvement etait son association, dans l’esprit de beaucoup, avec l’idee de liberte apres la repression: liberte d’appartenance, liberte religieuse, liberte de participer a la vie publique. C’etait un capital symbolique considerable. Mais ce capital contenait aussi une obligation morale et politique evidente: celui qui arrive au pouvoir par la promesse de la liberte perd beaucoup s’il donne ensuite l’impression de la restreindre ou d’en monopoliser l’interpretation.

La legitimite ne se construit pas par les urnes seules

Les elections conferent un mandat, mais elles n’abolissent pas la pluralite. Une legitimite qui dure se construit generalement sur des bases plus larges: la capacite a administrer le desacord, le respect des equilibres, et le refus de transformer une majorite electorale en sentiment d’appropriation politique ou morale.

Toute experience de gouvernement issue d’une phase fondatrice a donc besoin d’une conscience accrue: la force electorale n’est pas un substitut a la confiance. Elle n’en est que le point de depart.

Les conditions de la durabilite politique

La premiere condition est une logique de participation. Une societe divisee, ou sortie d’une grande rupture, se stabilise rarement par la seule logique de la victoire, meme si cette victoire est legitime sur le plan electoral.

La deuxieme condition est la clarte du programme et des limites du contrat avec les electeurs. Plus les promesses grandissent tandis que les mecanismes restent flous, plus la distance s’ouvre entre l’esperance et le resultat. Et cette distance finit par user la legitimite.

La troisieme condition est la transparence institutionnelle. Quand les zones grises se multiplient dans la prise de decision, ou quand les citoyens ne comprennent plus qui decide quoi et pourquoi, la confiance s’erode, meme en l’absence de scandale spectaculaire.

La quatrieme condition est la capacite a demander des comptes a ses allies comme a soi-meme. Un pouvoir ne perd pas sa legitimite uniquement a cause des fautes de ses adversaires. Il la perd aussi lorsqu’il garde le silence sur les fautes de ses proches, parce que la preservation des alliances devient plus importante que la defense des principes ou des institutions.

Une relecture calme avec le recul

Avec plus d’une decennie de recul, on peut dire sereinement que plusieurs de ces conditions ne se sont pas suffisamment consolidees dans l’experience tunisienne en general, et dans le rapport d’Ennahdha au pouvoir en particulier. La polarisation intense, la tension entre la logique du mouvement et celle de l’Etat, ainsi que la faiblesse du consensus dans des moments sensibles ont contribue a epuiser la trajectoire democratique.

Il n’est pas utile ici d’adopter soit la logique du proces moral dirige contre un seul camp, soit celle de l’absolution complete. Le plus utile est d’en tirer la lecon: une legitimite ne vit pas longtemps si elle ne devient pas autre chose qu’une victoire electorale. Elle doit se convertir en confiance institutionnelle plus large.

La legitimite electorale est importante, mais elle ne suffit pas. Ce qui rend un gouvernement durable, c’est sa capacite a gerer la diversite, a pratiquer la transparence, a respecter les limites de sa force et a renouveler sans cesse son contrat avec les citoyens. Cette lecon ne concerne pas seulement Ennahdha. Elle concerne tous ceux qui arrivent au pouvoir et s’imaginent que l’urne, quelle que soit sa valeur, les dispense des autres conditions de la legitimite.