La culture de la mise en garde constitue souvent le premier pas vers l’excommunication. La distance entre les deux est courte, et beaucoup de jeunes ne savent pas en discerner correctement la frontière. Ils croient se tenir sur le terrain de la prudence alors qu’ils ont déjà glissé sur celui de l’exclusion religieuse.
De la mise en garde à l’excommunication implicite
Certains jeunes tombent dans une forme pratique et implicite d’excommunication des autres, tout en se gardant soigneusement d’utiliser le vocabulaire explicite du takfir. On les voit mettre en garde contre une personne, un prédicateur, un savant, un groupe ou une école, alors même que leur attitude réelle revient à les faire sortir du cercle de l’islam.
Le problème n’est pas dans le principe de la critique lui-même. La critique est nécessaire et légitime. Le problème commence lorsque l’on glisse de la critique d’une idée à la condamnation de son auteur, de la discussion d’une position à la classification morale de l’être humain.
Quand la mise en garde devient une habitude quotidienne, elle cesse d’être un instrument de discernement pour devenir un outil d’exclusion. Celui qui s’y enferme finit par ne voir dans l’autre qu’un danger dont il faut protéger les gens, au lieu de voir un être humain capable de justesse sur certains points et d’erreur sur d’autres.
Le critère d’une mise en garde juste
La mise en garde saine, lorsqu’elle relève véritablement de l’appel au bien et du refus du mal, consiste à montrer l’erreur d’une idée, d’une pratique ou d’une position déterminée, sans se déplacer vers la personne elle-même. Ce principe est simple à formuler, mais difficile à appliquer, parce qu’il exige du critique qu’il sache séparer l’individu de son opinion et qu’il respecte la dignité humaine même dans le désaccord.
Dès lors que l’on passe à la mise en garde contre la personne elle-même, et que l’on généralise l’accusation à partir d’une erreur précise, on entre dans le champ de l’excommunication implicite.
Pourquoi l’excommunication implicite est-elle plus dangereuse?
Elle est souvent plus dangereuse que l’excommunication explicite, parce qu’elle prend la forme d’une dégradation morale ou d’un discrédit infligé à des personnes qu’il n’est pas licite de dégrader ainsi. Elle est plus difficile à repérer parce qu’elle se drape dans un langage religieux qui semble relever du conseil sincère alors qu’il dissimule une logique d’éviction.
Le takfir explicite peut être affronté et discuté, parce qu’il s’affiche clairement. Le takfir implicite, lui, avance sous les habits de la défense de la religion et de la protection de la Sunna, ce qui le rend plus insidieux.
Lorsqu’un jeune s’habitue à ce mode de pensée, il construit autour de lui un mur d’illusion. Il se croit gardien de l’islam et défenseur de la vérité, alors qu’il ne fait souvent qu’élargir indûment la sphère de l’exclusion. C’est là toute la tragédie: croire servir la religion alors qu’on pratique l’une des attitudes dont la religion elle-même a mis en garde avec le plus de force.
Sortir de ce cercle commence par la prise de conscience de sa gravité, puis par l’apprentissage d’une vérité simple: le désaccord fait partie de l’ordre du monde, et respecter celui qui diffère de vous n’est pas une concession faite à la vérité, mais une exigence intérieure à la vérité elle-même.