La courtoisie entre éloge et blâme
Un ami a écrit un beau texte invitant les autres à ne pas le ménager, au motif que la courtoisie ne l’aiderait pas à discerner ses erreurs. Cette attitude est louable et révèle un amour sincère de la vérité. Mais je voudrais tout de même commenter ce qu’il avance.
Malheureusement, certains pensent que la courtoisie n’a pas sa place dans les discussions savantes, comme si les échanges intellectuels étaient condamnés, par nature, à la dureté, à la sécheresse, à la rigidité et à la rudesse dès qu’apparaît un désaccord.
Or si la courtoisie consiste en une pudeur de la langue et de la plume, par laquelle une personne enveloppe ses mots, manifeste la noblesse de son fond, la pureté de son intention, son souci de guider et son éloignement des intérêts d’ego, où serait le problème? La courtoisie serait-elle devenue un défaut moral, au point qu’on se plaigne de sa présence dans les dialogues religieux ou scientifiques, ou qu’on demande aux autres de s’en abstenir?
La confusion entre courtoisie et hypocrisie
Cette suspicion vient probablement de la confusion, très répandue, entre la courtoisie, la flatterie et l’hypocrisie. Cette confusion a produit une véritable pathologie comportementale chez nombre de croyants, mais aussi chez des prédicateurs, des étudiants en religion et même des savants. Le problème vient souvent d’une ignorance des nuances de la langue: on utilise des termes louables dans des contextes de blâme, et leur sens originel se brouille.
La courtoisie signifie d’abord traiter autrui avec beauté. Or ce qui est beau ne peut pas être, en soi, blâmable.
Les racines de la courtoisie dans l’éthique islamique
La courtoisie naît d’un état intérieur qui pousse à bien traiter les gens, à les accueillir avec un visage ouvert, à choisir les mots les plus justes et les plus aimables, et, si la discussion l’exige, à débattre “de la meilleure manière”. Existe-t-il voie plus efficace, pour attirer quelqu’un vers ce que l’on estime vrai, que la douceur, la bienveillance et la courtoisie?
- La courtoisie relève de la douceur, et la douceur embellit tout ce qu’elle touche.
- Elle relève aussi de l’humilité, qui fait partie de la foi.
- Elle permet d’éviter la dispute vaine, alors même qu’abandonner la polémique, même en ayant raison, est présenté dans les hadiths comme une haute vertu.
- Elle est due à ceux qui nous ont fait du bien, qu’ils nous aient transmis un savoir, orientés vers une explication utile, partagé une information ou même offert la critique de nos défauts.
- Elle est l’un des visages du bon caractère, de la souplesse et de la générosité relationnelle.
Si l’on voulait dresser la liste des vertus reliées à la courtoisie, on constaterait que beaucoup d’entre elles lui sont voisines. Rien d’étonnant à cela: en arabe, le mot est dérivé de l’idée de beauté. Tout beau comportement dans la relation humaine participe donc de la courtoisie.
La courtoisie envers les croyants et envers les autres
La courtoisie vaut envers le croyant quel qu’il soit, et elle s’impose plus encore envers le frère et l’ami. Lorsqu’elle s’exerce entre croyants, elle devient une manifestation de l’amour en Dieu. Lorsqu’elle s’exerce envers les non-croyants, elle peut devenir un moyen utile de les approcher et de les attirer vers ce que l’on juge vrai.
Elle fait partie du comportement des prophètes envers leurs peuples. La dureté, elle, demeure une exception qui concerne les agresseurs. Je ne trouve ni dans le Coran ni dans la Sunna de raison d’en faire une règle morale générale dans la relation à ceux qui ne partagent pas notre foi, a fortiori à ceux qu’on continue de tenir dans le cercle de l’islam malgré le désaccord.
Quelques appuis coraniques à une éthique de la courtoisie
Ibn Al-Athir explique dans Al-Mathal As-Sa’ir que le coeur de l’éloquence réside dans l’usage de mots gracieux et de significations fines pour conduire l’interlocuteur. Et quoi de plus propice à disposer quelqu’un à entendre qu’une formule courtoise, qui lui souhaite le bien, même lorsqu’il s’est trompé dans sa compréhension, dans sa formulation ou dans sa question?
Le Coran en offre plusieurs exemples. Parmi eux, la parole du croyant de la famille de Pharaon, qui plaide avec prudence et intelligence auprès de son peuple. On peut aussi penser à Abraham s’adressant à son père: “Ô mon père…” L’expression revient avec insistance, pleine de douceur. Il attribue le savoir à ce qui lui est venu, sans humilier son père en le traitant d’ignorant.
Conclusion
L’une des épreuves de notre héritage intellectuel islamique est la diffusion du mauvais caractère chez nombre de savants lorsqu’ils répondent à leurs contradicteurs. Beaucoup ont eu tort d’imiter leur rudesse en croyant imiter la religion. Il aurait mieux valu prendre leur science et laisser leur dureté.
Je le redis donc: la courtoisie est requise, et elle relève du bon caractère. À ceux qui ne voient pas dans la bonté morale une manière légitime de conduire les discussions savantes, je dis ceci: si vous ne pouvez pas gagner les gens par votre science seule, gagnez-les au moins par vos manières.