Les convictions religieuses se forment chez les humains par des voies diverses. C’est pourquoi un seul type de discours echoue si souvent a s’adresser a tout le monde. Certains entrent dans la foi par la question rationnelle, d’autres par l’experience affective et spirituelle, d’autres encore par l’appartenance, l’identite ou le recit qui donne une forme au sens de la vie.
Le probleme commence lorsque le predicateur, l’educateur ou l’ecrivain s’imagine que la porte par laquelle lui-meme a ete convaincu doit etre la seule valable pour tous les autres.
Cinq chemins entremelés
Le premier est le chemin rationnel. L’homme y cherche la preuve, la coherence et la capacite de repondre aux grandes questions. Cette entree importe particulierement a ceux qui ne se rassurent que lorsqu’ils sentent leur croyance intelligible et defendable.
Le deuxieme est le chemin affectif. Ici, la foi passe par l’effet spirituel, la beaute, la paix et le sentiment de proximite avec Dieu. Ce n’est pas un chemin inferieur a la raison, mais une autre dimension de l’etre humain.
Le troisieme est le chemin narratif. L’etre humain a besoin d’une grande histoire qui explique l’existence, la mort, la responsabilite et le destin. On ne vit pas par les preuves seules, mais aussi par les significations qui ordonnent la vie.
Le quatrieme est le chemin de l’appartenance spontanee et sociale. La conviction se forme dans le sein d’une famille, d’un groupe ou d’un environnement. Beaucoup de gens ne commencent pas par une foi philosophique, mais par une appartenance qui se transforme ensuite en intelligence plus profonde, ou qui demeure simplement a son stade premier.
Le cinquieme est le chemin collectif et historique. L’homme y sent que la religion n’est pas seulement une relation individuelle a Dieu, mais aussi une insertion dans une tradition vivante et dans une communaute de sens qui traverse le temps.
Pourquoi le discours univoque echoue-t-il?
Quand tout le monde est interpelle par une seule logique, beaucoup sont perdus en chemin. Celui chez qui domine la question rationnelle ne sera pas satisfait par un discours purement affectif. Celui dont la foi s’organise autour de l’experience et de la serenite ne sera pas toujours mis en mouvement par des demonstrations abstraites. Celui qui a besoin d’un sens global ou d’une appartenance vivante ne se reconnaitra pas necessairement dans une parole strictement demonstrative.
Il est donc plus mature de comprendre le discours religieux comme un espace a entrees multiples, plutot que comme un couloir etroit ou chacun devrait passer exactement de la meme facon.
Le doute en recherche n’est pas l’ennemi de la foi
D’ou l’importance de distinguer entre le doute destructeur et le doute chercheur. Le Coran lui-meme donne un modele profond de cette difference dans la demande d’Abraham: “Mon Seigneur, montre-moi comment Tu rends la vie aux morts. Ne crois-tu donc pas? Si, mais afin que mon coeur soit rassure.”
Abraham croit deja, mais il demande un surcroit de tranquillite interieure. Cela signifie que la question n’est pas toujours l’ennemie de la foi. Elle peut parfois etre un chemin vers une foi plus profonde, a condition d’etre une question sincere qui veut comprendre, non un simple pretexte pour fuir la responsabilite ou travestir un refus deja decide.
Ce que cela change pour l’education et la predication
Si les gens different dans leurs points d’entree, alors le discours educatif et religieux doit lui aussi etre multiple. Il ne s’agit pas de diluer la verite ni de flatter tout le monde. Il s’agit de reconnaitre que la verite peut elle-meme se presenter sous des faces variees adaptees a des dispositions differentes.
Le predicateur ou l’ecrivain capable de lire la personne qu’il a devant lui est souvent plus apte a l’atteindre. Celui qui s’obstine a n’utiliser qu’une seule porte peut disposer d’un contenu juste, tout en le presentant a quelqu’un qui n’en possede pas encore les clefs.
La foi n’est pas une equation unique qui se repeterait mecaniquement dans toutes les ames. C’est une realite humaine composee, ou se croisent connaissance, emotion, appartenance et quete de sens. Toute lecture de la religion qui nie cette complexite aboutit souvent a un discours incomplet.
Le plus juste est donc de voir la pluralite des acces non comme une menace pour la verite, mais comme l’une des formes de l’ampleur meme du discours coranique lorsqu’il s’adresse a l’etre humain dans toutes ses dimensions.