Le Coran nous place devant toute une ecole de formation a la conscience du temps. Dans les recits coraniques, le temps n’est pas un simple decor des evenements. Il est un element essentiel de l’epreuve, de la fabrication de l’etre humain et de la formation de l’histoire.
Regardez Noe. Il demeure parmi les siens neuf cent cinquante ans. Ce n’est pas une information historique faite pour provoquer l’etonnement. C’est un message: il existe des oeuvres immenses qui ne se mesurent ni a la rapidite de la reponse ni au nombre des partisans. Et pourtant, peu ont cru avec lui. Faut-il en deduire que son effort fut vain? Evidemment non. Le critere de la mission n’est pas le nombre d’applaudissements, mais le fait que le porteur du message accomplisse ce qui lui incombe: transmettre, patienter, tenir ferme et rester fidele au vrai aussi long que dure la route.
Puis regardez Joseph. Des annees de prison alors qu’il est innocent, dans une scene qui semble de l’exterieur n’etre qu’un retard et une suspension. Mais ce retard apparent etait en realite un temps de preparation. C’est en prison que se sont formes plusieurs traits de sa personnalite de chef: patience sans plainte, purete morale sans compromis, intelligence de l’interpretation du reel, capacite a agir sur les gens un par un. Puis est venue l’heure ou tout a bascule. Le temps semble alors nous dire: ce que tu appelles attente peut etre une construction en profondeur. Simplement, tu ne la vois pas parce que tu ne regardes que les resultats visibles.
C’est ici que se trouve le coeur du probleme. Nous vivons souvent selon la logique de l’effet visible. Nous voulons des effets rapides: chiffres, reconnaissances, changements visibles de comportement, resultats politiques ou sociaux, transformations claires au travail ou dans la famille. C’est naturel, parce que l’ame humaine cherche un signe qui la rassure sur le fait que sa fatigue n’a pas ete perdue.
Mais les lois du changement ne fonctionnent pas toujours ainsi. Il existe un effet qui agit sous la terre: transformation des convictions, formation de la conscience, croissance des capacites, preparation des circonstances, dissolution lente d’anciennes idees, apprentissage par l’epreuve, restauration interieure. Rien de tout cela ne brille immediatement sous les yeux, et pourtant c’est ce qui fabrique l’avenir.
C’est de la que nait l’ennui. L’ennui n’est pas necessairement la preuve de l’echec. Il est souvent le signe d’un probleme dans notre comprehension du temps ou dans notre definition du succes. Nous melangeons le temps de l’action et le temps du fruit. Nous croyons, sans toujours le formuler, que le fruit devrait venir a notre propre rythme, alors que le Coran nous enseigne qu’il a son calendrier propre, et qu’il nous revient seulement d’etre fideles au travail juste.
L’une des choses les plus dangereuses pour l’ame active est de faire du resultat la source unique de sa valeur et de son sens. Si le resultat tarde, le sens s’effondre. C’est une erreur radicale.
Il y a aussi une autre dimension. Lorsque la reforme devient un projet du moi, le temps se transforme en ennemi. L’homme a l’impression qu’il donne sans etre recompense, qu’il se fatigue sans etre vu, qu’il offre sans recevoir. Il se met alors en colere contre le temps, contre les gens, parfois contre lui-meme.
Mais quand l’action revient a sa juste place, c’est-a-dire a celle d’un acte de fidelite, d’adoration et de positionnement moral, le temps devient une arene d’epreuve et non une punition. La longueur de la duree cesse d’etre un signe d’absurdite. Elle devient une epreuve de sincerite: travailles-tu parce que le vrai est vrai, ou parce que tu veux te voir reussi rapidement? Supportes-tu la longueur de la route, ou as-tu besoin d’un applaudissement permanent pour continuer?
L’histoire de Moise porte le meme sens sous un autre angle: des annees d’exil et de peur, puis une mission face a un tyran, puis une longue route avec un peuple instable, puis l’errance. Changer une nation entiere ne se fait pas d’un seul coup. Cela exige un long chemin ou les ames sont eduquees, les habitudes transformees et les idoles interieures brisees avant les idoles exterieures. La vraie reforme n’est pas simplement une decision. C’est une reconfiguration de l’homme, du groupe et du sens de la vie. Et cela demande du temps.
Que faire alors lorsque nous sommes ronges par l’impression que notre travail ne produit rien?
D’abord, il faut distinguer l’ennui naturel du desespoir intellectuel. L’ennui naturel nait de la longueur du chemin, de la repetition de l’effort et du poids du reel. Il appartient a la condition humaine. Le desespoir intellectuel, lui, commence lorsqu’on conclut qu’il n’y a aucune utilite, que les gens ne changent pas et que tout est absurde. Cette conclusion n’est pas un fait. Elle est souvent le produit de la fatigue, d’attentes irreelles ou d’une blessure mal digeree.
Ensuite, il faut changer notre maniere de mesurer. Il existe une mesure qui tue l’ame: combien de personnes ont change? combien ont ete convaincues? avons-nous gagne? Le monde est-il devenu meilleur? Et il existe une mesure qui la fait vivre: suis-je encore sur une voie juste? suis-je devenu plus sincere? ai-je appris? ai-je fait un pas juste? ai-je garde mon ethique sous la pression? mon coeur est-il reste propre de haine? La premiere mesure peut etre utile politiquement ou administrativement. Mais si elle devient la seule source du sens, elle finit par vous ecraser. La seconde permet de continuer sans se transformer ni en machine ni en etre casse.
Il faut encore accepter que la reforme se deploie par couches. Si l’on lie toujours l’action au grand theatre de la societe, de la politique ou des systemes, on s’epuisera vite, parce que ces niveaux sont lents et complexes. Or la reforme commence aussi dans des couches plus proches: soi-meme, sa maison, son cercle restreint, son travail quotidien, puis le cercle plus large. Chaque couche a son temps et sa mesure. S’attacher uniquement a la troisieme et negliger les deux premieres, c’est se priver des fruits proches qui protege l’ame.
Il faut egalement comprendre que le retard de l’effet peut etre une misericorde. Si le succes arrivait trop vite avant votre propre maturation, il pourrait vous abimer. Un succes precoce pourrait nourrir l’orgueil, un accueil trop rapide pourrait faire de vous un etre dependant de l’approbation facile. Le temps n’est pas toujours un ennemi. Il est parfois le medecin qui vous interdit des resultats prematures qui vous feraient plus de mal que de bien.
Enfin, il faut recharger le sens de maniere consciente. Le sens ne reste pas vivant par inertie. Il demande lecture, contemplation, compagnie saine, rappel des grands modeles et rappel de la fin ultime: l’homme ne possede au fond que la possibilite d’etre fidele a ce qu’il croit juste. Un travail qui ne renouvelle pas son propre sens se transforme en routine, et la routine finit par tuer l’ame meme si le travail reste objectivement bon.
Peut-etre faut-il, pour finir, se dire ceci: le sentiment qu’il n’y a pas d’effet est souvent une illusion d’optique. Nous regardons l’effet sous un seul angle, celui des resultats rapides et visibles. Or une grande partie de l’effet reel se forme dans des lieux que nous n’observons pas: dans les esprits avant les comportements, dans la preparation avant la decision, dans le changement des criteres avant le changement des positions, dans la formation de l’homme avant la production de l’oeuvre. Les prophetes, qui sont le sommet de la reforme, ont vecu cette loi dans toute sa profondeur: la longueur de la route n’annule pas sa valeur; le petit nombre de ceux qui repondent n’annule pas l’honneur de la transmission; le retard du pouvoir n’est pas l’echec de la semence. Le temps n’est pas seulement une attente. Il est une partie de l’education. Et celui qui comprend le temps comprend deja beaucoup du sens du travail.