Il y a quatre ans, un ami m’a invité à participer à une salle audio sur Clubhouse, sous un titre provocateur: “Est-il permis d’épouser une féministe?”
La salle était jordanienne, le public mêlait jeunes hommes et jeunes femmes, et j’y suis entré en croyant assister à une discussion culturelle sérieuse sur la diversité des concepts. Je me suis très vite retrouvé dans un espace saturé d’insultes, d’accusations d’impiété et d’excitations instinctives.
Le discours de l’anathème et de l’insulte gratuite
À peine arrivé, j’ai été frappé par une avalanche de formules brutales: les féministes seraient perverses, dépravées, destructrices de la famille, et les hommes qui les épousent seraient nécessairement dépourvus d’honneur. Le tout sur un ton qui ne différait pas tellement de celui de certaines logiques takfiristes: on généralise à partir du cas extrême, on juge des courants entiers à partir de leurs formes les plus outrées, on tranche sans savoir, sans nuance et sans méthode.
Commencer par définir le féminisme
J’ai demandé la parole, et j’ai commencé par prononcer les deux attestations de foi, sur un mode un peu ironique, pour ne pas être excommunié avant même d’avoir parlé. Puis je me suis présenté: cela fait plus d’un quart de siècle que je vis au Canada, j’ai été prédicateur et imam dans plusieurs centres islamiques, et j’en ai même présidé certains dans différentes villes.
Je suis ensuite allé au coeur du sujet: définir le féminisme à partir de deux sources académiques sérieuses.
Le dictionnaire Oxford le présente comme la conviction que les femmes doivent jouir de droits et d’opportunités égales à celles des hommes dans les différents domaines de la vie.
Dans une acception plus analytique, il peut être compris comme une prise de conscience d’abord individuelle puis collective, suivie d’une contestation des rapports de force qui ont historiquement marginalisé les femmes.
Le féminisme n’est ni une religion ni une croyance totale
J’ai rappelé aux participants que le féminisme, comme idéologie, ne se confond ni avec une religion ni avec une vision métaphysique globale. Il s’inscrit dans les cadres de l’État moderne, de la citoyenneté et des mutations sociales contemporaines. La plupart de ses vagues se sont développées dans des contextes de modernité politique, non dans un monde pré-moderne comme le prétendait l’un des animateurs.
Même Simone de Beauvoir, mentionnée dans la discussion, ne précède pas l’État moderne: sa pensée s’élabore en plein coeur de la République française contemporaine.
Le féminisme est pluriel
J’ai ensuite expliqué que le féminisme n’est pas un bloc homogène. C’est un ensemble de courants, comme peuvent l’être les traditions islamiques, marxistes ou libérales.
On y trouve par exemple:
- un féminisme libéral, qui croit possible l’égalité dans le cadre de l’État civil et de l’économie de marché;
- un féminisme radical, pour lequel la domination masculine est enracinée dans l’histoire, la religion et les institutions, et qui appelle donc à une critique beaucoup plus profonde;
- un féminisme marxiste, qui relie la domination des femmes à l’histoire de la propriété privée et des hiérarchies de classe;
- des féminismes de l’identité, comme les féminismes noirs ou postcoloniaux, qui croisent la critique du patriarcat avec celle du racisme et des structures économiques.
Comment peut-on, dès lors, réduire une telle diversité théorique et réelle à une formule grossière du type: les féministes veulent détruire la famille?
Le vieux mal de la projection et de la généralisation
J’ai alors rappelé que ce qui arrive au féminisme dans certaines de nos sociétés ressemble à ce qui arrive aux musulmans dans certains milieux occidentaux extrémistes: on réduit des millions de personnes aux pratiques d’une minorité plus dure, comme si le musulman n’était, au choix, que salafiste ou terroriste.
De la même manière, on réduit le féminisme à ses expressions les plus extrêmes, alors que des centaines de femmes luttent dans des cadres islamiques, juridiques ou sociaux pour améliorer la condition des femmes sans remettre en cause les fondements essentiels de leur tradition.
Existe-t-il un féminisme islamique?
J’ai répondu que oui, incontestablement. Plusieurs courants de féminisme islamique sont apparus dans différents pays musulmans. Ils ont défendu les droits des femmes à l’éducation, au travail, au divorce, à la garde des enfants, à la représentation politique, et ont rouvert la discussion sur certaines lectures anciennes du droit, notamment en matière de polygamie ou d’héritage.
Ces courants se fondent sur des notions religieuses internes, sur l’ijtihad orienté vers les finalités, et sur la citoyenneté moderne. Ils ne se situent pas nécessairement dans une logique de rupture avec les fondements, mais souvent dans une logique de relecture et de réinterprétation.
Sortir de la salle pour retrouver la raison
À un moment, une participante jordanienne m’a interrompu lorsque j’ai mentionné l’avis d’Ibn Achour, qui avait servi de base à la législation tunisienne interdisant la polygamie par l’usage de l’autorité publique pour restreindre un permis lorsque l’intérêt général l’exige.
Le débat avait alors atteint un degré de dogmatisme tel que les conditions minimales du dialogue avaient disparu. J’ai donc choisi de quitter la salle, convaincu que certains espaces ne sont pas faits pour discuter, mais pour exhiber l’anathème, l’exclusion, le vacarme et la haine du discernement.
Du discours de haine à l’horizon du dialogue
La question “Est-il permis d’épouser une féministe?” révèle un problème plus profond dans notre univers mental: nous ne savons plus toujours distinguer entre le concept théorique, la réalité sociale, la diversité idéologique et les choix individuels.
Le féminisme n’est pas une religion dont on épouserait ou excommunierait les adeptes. C’est un ensemble de visions sociales plurielles. Le réduire à l’alternative du bien ou du mal relève d’une paresse intellectuelle dangereuse.
Ce dont l’intelligence musulmane a besoin aujourd’hui, c’est d’écouter davantage, de penser davantage et de distinguer davantage, au lieu de commencer par exclure, condamner et insulter.