Pourquoi est-ce que je me reconnais dans la gauche démocratique sociale?

Et pourquoi ne me reconnais-je ni dans la droite conservatrice, ni dans la gauche idéologique?

Je me définis d’abord par mes cercles identitaires essentiels: être humain, tunisien de naissance et par citoyenneté non choisie, canadien par citoyenneté choisie, arabe de langue, musulman par choix libre et réfléchi.

Je crois que la religion n’est ni un ensemble de rites isolés de la vie, ni une autorité écrasante placée au-dessus de l’humain. Elle est une vision globale de l’existence, de l’être humain, de la justice, et de la relation entre le Créateur et la créature.

Ma référence est le Coran, dans son esprit et dans son intelligence, avec ce qu’il porte comme projet éthique, social et humain de libération. J’y vois une manière de réordonner les priorités au-delà des slogans.

Je comprends la religiosité non comme une capitulation devant le passé, mais comme un point de départ pour réformer le présent. Et je comprends la politique non comme un théâtre de conflits, mais comme un outil pour bâtir une société qui honore l’humain, l’émancipe et lui garantit une vie digne.

Pourquoi la gauche démocratique sociale?

Parce que ce courant me semble le plus proche des grandes orientations du message révélé, surtout dans sa dimension sociale et morale.

  • Je crois que la justice sociale n’est pas une invention moderne, mais le coeur du message des prophètes et l’un des objectifs majeurs de la loi morale.
  • Je crois que la santé, l’éducation, le logement et la dignité matérielle sont des prolongements directs des grandes finalités de l’islam: préserver la vie, l’intelligence, la dignité humaine et les biens contre l’exploitation et la concentration injuste.
  • Je crois qu’une gauche démocratique authentique cherche un équilibre entre liberté individuelle et justice collective. Le verset: “Recherche à travers ce que Dieu t’a donné la demeure dernière, sans oublier ta part d’ici-bas, fais le bien comme Dieu t’a fait du bien, et ne cherche pas la corruption sur la terre” exprime bien cet équilibre entre monde présent et au-delà, liberté et limites, individu et société.
  • Je crois aussi que ce courant se tient du côté des pauvres, des marginalisés et des dominés, comme l’ont fait les prophètes et comme l’enseigne le Coran lorsqu’il parle de défendre les opprimés parmi les hommes, les femmes et les enfants.

Se libérer de toute servitude autre que celle due à Dieu

Le coeur du tawhid rencontre ici, à mes yeux, une intuition présente aussi dans certaines traditions de gauche.

L’un des principes majeurs de l’islam est la libération à l’égard de toute forme de servitude envers autre que Dieu. Ce n’est pas seulement un mot d’ordre spirituel; c’est un principe politique, économique et social profond.

Adorer Dieu seul, c’est refuser de se prosterner devant le pouvoir, l’argent, les passions ou les systèmes injustes. C’est refuser d’être captif d’une classe, d’un parti, d’une race ou d’un État. C’est être libre dans sa décision et responsable dans l’usage de sa liberté.

De ce point de vue, prendre parti pour la justice, refuser l’exploitation économique, résister à la confiscation des richesses et condamner la tyrannie ne sont pas seulement des positions de gauche. Ce sont aussi des traductions concrètes de l’unicité divine.

Être serviteur de Dieu, c’est refuser d’être l’esclave d’autre chose.

Les gauches radicales cherchent souvent une forme de libération de cet ordre, mais elles la séparent fréquemment de sa dimension spirituelle. L’islam, lui, tend à rassembler ces dimensions dans une unité plus profonde.

Pourquoi pas la droite conservatrice?

Parce qu’elle sacralise souvent le passé, même lorsqu’il fut injuste, et utilise parfois la religion pour reconduire les hiérarchies sociales, patriarcales ou communautaires.

Parce qu’elle défend des systèmes autoritaires, anciens ou contemporains, au nom de la stabilité, justifie la concentration des richesses au nom du mérite, et vide parfois la justice de sa portée réelle au nom d’une lecture fataliste.

Parce qu’elle finit par vider la religion de sa force libératrice et en faire un ensemble de rites oppressants ou un langage de soumission plutôt qu’un levier de relèvement.

Pourquoi pas la gauche idéologique dure?

Parce qu’elle tend à désacraliser toute chose, jusqu’aux valeurs et parfois jusqu’à l’humain lui-même.

Parce qu’elle exclut volontiers la foi de l’espace public, en la réduisant à une affaire privée, alors que je la considère comme une source légitime de valeurs et de positions sociales.

Parce qu’en voulant abattre toute autorité, elle détruit parfois aussi le sens, laissant l’être humain dépouillé de profondeur intérieure.

Et parce que certaines de ses thèses, sur la famille, le genre ou l’universalité morale, se heurtent à des composantes fondamentales de l’anthropologie croyante.

Ce que je crois donc

  • Je crois que la justice est un fondement de l’islam, non un luxe emprunté à la gauche.
  • Je crois que la liberté est un droit sacré, et non un cadeau de l’État ou du parti.
  • Je crois que la dignité n’est possible qu’à travers la libération à l’égard de la domination politique, marchande et intellectuelle.
  • Je crois que la foi ne s’oppose pas à la raison; elle l’approfondit et l’oriente.

Ma position politique n’est donc ni “laïque” au sens d’une neutralisation de la foi, ni “salafiste” au sens d’un enfermement dans une imitation figée. C’est une troisième voie, partant du Coran et rencontrant les courants de justice sociale sans s’y dissoudre.

Je ne me déguise pas en homme de gauche. Je ne me réfugie pas non plus derrière la religion. J’essaie de me penser comme un être humain rationnel, libre, juste, croyant en Dieu et au Jour dernier.

J’appartiens à ce que j’appellerais une gauche démocratique croyante, qui ne cherche ni des guerres symboliques ni des victoires illusoires, mais la construction d’un monde plus juste, plus libre et plus digne pour tous, sans exception, par la foi plutôt que par la peur, par la raison plutôt que par le conditionnement, et par la réforme plutôt que par la révolution aveugle.