Une gauche qui n’est jamais sortie de sa tranchée existentielle face aux islamistes, comme si rien n’avait changé depuis les années 1990.
Chaque fois que le pays s’approche d’une crise ou d’un nouveau tournant, elle revient pour nous rappeler qu’elle n’a toujours pas guéri de son obsession chronique: une guerre sans fin contre le “vieil ennemi”, une guerre d’existence plus qu’une guerre de position.
Cette gauche se fantasme au-dessus de la société. Elle s’est approprié tous les mots censés structurer une conscience tunisienne contemporaine, raison, libertés, droits, démocratie, progrès, socialisme, émancipation, et s’est installée comme conscience morale du peuple, alors même que toutes les échéances électorales ont montré son incapacité à dépasser 1 ou 2 % de représentation réelle.
Le verset coranique s’appliquerait ici comme miroir critique: “Les juifs et les chrétiens ont dit: nous sommes les fils bien-aimés de Dieu. Dis: alors pourquoi vous châtie-t-Il pour vos fautes?”
On a affaire à un discours élitiste, hautain, nourri d’un imaginaire de pureté intellectuelle, incapable de se reconnaître responsable de quoi que ce soit ni d’admettre que le temps l’a dépassé.
Et l’on voit parfois cette posture dériver plus loin encore: du culte de la position vers le culte du désir. “As-tu vu celui qui prend sa passion pour divinité?”
Il n’y a pas d’avenir pour une gauche qui continue de se voir comme la tutrice des Lumières alors qu’elle n’est plus qu’une ombre pâle, dont la fonction principale est d’entraver toute initiative ne passant pas par ses blocages historiques ou ses vieux appareils.
La gauche tunisienne et le complexe islamiste
Le principal mal qui frappe cette gauche n’est pas nécessairement la faiblesse de son programme; certains de ses courants ont parfois des propositions sociales intéressantes. Son problème plus profond est d’avoir construit son identité dans l’opposition aux islamistes plus que dans l’élaboration d’un projet social cohérent.
Elle n’a pas produit un mouvement syndical réellement efficace pour défendre les travailleurs. Elle n’a pas véritablement formé politiquement la jeunesse. Elle n’a pas bâti de réseau social capable de répondre à la fragilité des catégories faibles. Mais elle n’a jamais cessé de rappeler le danger islamiste.
Quand l’hostilité devient identité
Quand une identité politique se construit sur l’hostilité plus que sur un projet, quelque chose de grave se produit: le courant perd sa raison d’être dès que l’adversaire recule. Une partie de la gauche tunisienne sait d’ailleurs, au fond d’elle-même, que l’existence d’islamistes organisés et productifs lui sert encore de justification symbolique.
Ce dont la gauche tunisienne a réellement besoin
Elle doit d’abord sortir du complexe des années 1990. La génération qui a grandi dans le conflit dur entre bourguibisme et islamisme a porté de vraies blessures, mais elle les a aussi transmises à des générations qui n’ont jamais vécu ce contexte.
Une gauche qui s’adresse à 2025 avec les outils mentaux de 1992 devient un vestige historique, non une force politique agissante.
Conclusion
Une véritable gauche sociale est celle qui défend les classes vulnérables indépendamment de leur identité religieuse. C’est cela qui distingue une gauche authentique d’une gauche de l’opportunisme identitaire.
Ce que révèle cette inertie
Une gauche incapable de sortir d’une tranchée idéologique après des décennies nous dit qu’elle se définit encore négativement, par ce qu’elle combat, non par ce qu’elle veut construire. Cette rigidité identitaire produit des stratégies défensives permanentes au lieu d’un projet de transformation réel.
Que faut-il alors?
Une gauche tunisienne digne de ce nom doit défendre les ouvriers, les paysans et les jeunes sans emploi, quelle que soit leur identité religieuse. Elle doit construire des associations, gagner des élections locales et former des responsables de terrain. Les germes de cette gauche existent, mais ils sont étouffés sous le bruit de l’hostilité historique.