Facebook et la plateforme du dialogue rationnel: pourquoi les penseurs ne rencontrent-ils pas le public?
Lors d’un dîner dans un restaurant turc à Ottawa avec un ami d’origine syrienne, celui-ci se plaignait de Facebook, du niveau de dégradation des débats politiques et de la facilité avec laquelle les idées rationnelles y sont tournées en dérision.
Je lui ai répondu que quiconque s’attend à autre chose qu’au rire ou à la moquerie se trompe sur la nature même de la plateforme. La philosophie de l’interaction sur Facebook repose d’abord sur les affects, pas sur la fécondation des idées.
Pourquoi Facebook est-il émotionnel par conception?
Depuis son lancement, Facebook organise l’interaction entre les usagers à travers une véritable échelle émotionnelle: l’approbation, l’amour, la solidarité, la colère, le rire moqueur. Tout se passe comme si la parole et les idées devaient d’abord être évaluées, puis reçues, sur un mode affectif.
C’est ce qui explique les malentendus chroniques et les frictions entre les esprits rationnels et les tempéraments émotionnels sur Facebook, mais aussi entre les penseurs et leur propre public. Ce n’est pas parce que les gens seraient incapables de comprendre; c’est parce que la plateforme stimule la réaction impulsive et décourage la réflexion progressive.
Une autre architecture possible: la plateforme du dialogue rationnel
Si j’en avais le temps et l’énergie, je concevrais une plateforme qui permette une interaction rationnelle avec les idées et les positions. Au lieu des émojis émotionnels, elle proposerait des formes d’engagement comme celles-ci:
- Ajouter un argument pour soutenir ou contester une idée de manière logique.
- Demander une clarification afin d’encourager la compréhension avant le jugement.
- Corriger une information pour lutter contre les erreurs sans agressivité.
- Ajouter un exemple concret afin d’enrichir le débat.
- Proposer un autre angle pour ouvrir la discussion.
- Évaluer la fiabilité des sources ou la solidité d’un raisonnement.
- Signaler une contradiction dans un propos.
- Voter sur la force d’une idée plutôt que sur une réaction affective.
- Proposer une alternative de manière constructive.
- Ouvrir une discussion apaisée hors de l’escalade émotionnelle.
Ce que changerait un tel design
Une plateforme qui récompense l’argument plutôt que l’émotion produit un autre type de public. L’usager qui sait que sa réponse sera jugée à l’aune de sa cohérence plutôt que de son intensité réfléchira avant d’écrire.
L’émotion ne disparaîtrait pas, et elle ne doit pas disparaître. Mais distinguer l’interaction émotionnelle de l’interaction intellectuelle permettrait à chacune d’occuper sa place juste.
Conclusion
Le problème n’est pas d’abord dans les personnes. Il est dans le design. Toute plateforme qui valorise la colère et le rire sarcastique aux dépens de l’argument et de la question fabrique, quel que soit le niveau de ses usagers, un environnement hostile à la pensée.