J’ai ecrit cette position en fevrier 2021, mais ses principes et ses idees, je les ai repetes a plusieurs reprises depuis 2013. Une position rationnelle n’a pas besoin d’etre changee sans cesse: il suffit que la boussole reste juste et qu’on en entretienne de temps a autre la precision.
1. Ne se reconnaitre dans aucun parti existant n’est pas se retirer du debat
Dans cette scene politique triste et appauvrie, je ne me reconnais dans aucun des partis existants.
Ni Ennahdha, ni al-Karama, en raison de leur ligne conservatrice de droite dans laquelle je refuse de me situer.
Ni le Courant democratique et ce qui gravite autour de lui aujourd’hui, en raison de ce que je considere comme une domination croissante de l’irrationalite dans leurs positions depuis la crise de la demission du gouvernement Fakhfakh.
Ni les autres partis existants, ni les petites boutiques politiques incapables de produire un effet reel.
Cela ne veut pas dire que je me retire sur une colline pour regarder de haut. Je continuerai a exprimer mes convictions dans la lecture, l’analyse et l’interpretation de la scene politique, en attendant la naissance d’un nouveau courant ou d’un nouveau parti qui poursuive une construction nationale sous une vision de gauche sociale ou de centre gauche, quel que soit le nom choisi.
Depuis des annees, j’ecris que l’interet national tunisien exige au minimum quatre partis democratiques forts et stables: un parti de droite conservatrice democratique, un parti destourien democratique, un parti de gauche democratique et un parti de centre democratique. Sans une telle equation, notre democratie echouera. Toute tentative d’affaiblir l’un de ces quatre poles revient a affaiblir la democratie elle-meme et a nuire a l’interet national.
2. Le cas Fakhfakh et l’erreur du Courant democratique
Concernant Fakhfakh, mon evaluation personnelle etait qu’il n’etait pas corrompu par nature, mais qu’il avait clairement tente de profiter de certaines failles du systeme et qu’il etait tombe sous le regard public a cause d’une situation de conflit d’interets.
Au lieu de traiter rapidement la question lorsqu’elle lui a ete signalee, il s’est enfonce dans d’autres pieges par obstination. A partir de ce moment-la, il s’est deplace, a mes yeux, de la case du chef de gouvernement non implique a celle du chef de gouvernement compromis.
L’entree de Mohamed Abbou et du Courant democratique dans une ligne de justification et de defense de Fakhfakh a constitue un moment charniere. Elle a prolonge une erreur strategique encore plus grande: placer le principal partenaire gouvernemental, Ennahdha, dans la case de la corruption, puis tenter de le contourner en faisant passer le gouvernement d’une logique de majorite a une logique de minorite.
Avec davantage d’intelligence politique et une plus grande attention a l’interet national, le Courant aurait pu traiter la chute de Fakhfakh comme un evenement douloureux mais secondaire, et accepter d’en payer le prix pour sauver le processus national, au lieu de s’illusionner sur sa capacite a devenir le coeur dirigeant du pouvoir.
3. Le vrai ennemi n’est pas n’importe quel adversaire
Les personnes passent, mais la patrie commune demeure. Mener une bataille nationale pour sauver une personne particuliere est une faute politique serieuse.
Le dossier de l’economie de rente n’a pas ete invente par Fakhfakh et n’appartient pas en propre au Courant democratique. C’est une bataille nationale et structurelle qui continuera avec ou sans eux.
Le bon politique est celui qui sait ordonner ses priorites et ne pas mener toutes les batailles au meme degre, au meme moment. Oui, il existe une rivalite politique avec Ennahdha. Mais ce n’est pas la priorite absolue. L’ennemi principal reste, dans cette lecture, le fascisme, parce qu’il est l’ennemi de la democratie elle-meme. Ennahdha et al-Karama, pour moi, sont des adversaires a l’interieur du jeu democratique, non des ennemis exterieurs a celui-ci.
Je ne crois pas non plus qu’il soit juste de mettre Ennahdha tout entier dans la case de la corruption. Je pense plutot qu’il s’aligne sur la stabilisation du systeme, en partie parce qu’un certain courant y domine encore, et en partie parce que ses partenaires issus de la revolution et de la transition ont souvent montre faiblesse ou mauvaise foi. Rien de cela n’impose de l’absoudre. Mais cela interdit une lecture simpliste qui transformerait tout antagonisme politique en guerre d’extermination. C’est ce discernement entre adversaire democratique et ennemi du cadre democratique qui manque souvent a la scene tunisienne.