Le probleme: des dialogues coupes en plein chemin
Celui qui lit les debats dans les forums islamiques ou intellectuels remarque vite qu’une grande partie d’entre eux sont tronques, inacheves. L’un des interlocuteurs cesse de poursuivre la conversation pour une raison ou pour une autre. Que reste-t-il alors? Un effort gaspille, dont le benefice attendu disparait avec l’interruption.
Car le sujet de depart demeure un point de divergence entre les participants. La discussion s’arrete, chacun reste sur sa position et le but initial du dialogue se perd. Or ce but etait normalement l’un des deux suivants: convaincre l’autre de sa propre lecture, ou au minimum rapprocher les points de vue afin que la distance entre les interlocuteurs devienne moins grande qu’avant l’echange.
La dynamique des distances d’impression
On peut representer ce qui se passe de maniere assez simple.
Une personne expose une idee, un commentaire ou un article. Une seconde personne le lit et se forme une impression sur cette idee. A partir de cette impression, elle estime que cette idee est plus ou moins eloignee de ce qu’elle tient pour juste. Sur cette base, elle prend aussi une certaine distance a l’egard de l’auteur lui-meme. Ensuite, elle ecrit une reponse ou un commentaire qui exprime les deux distances qu’elle a construites: sa distance par rapport a l’idee, et sa distance par rapport a la personne.
Premier cas: l’auteur se retire
Il arrive que l’auteur initial ne reponde pas pour clarifier sa pensee. Le dialogue est alors coupe. La distance entre les deux personnes demeure celle qu’a produite l’impression du lecteur. Si cette distance est grande, qui en porte la responsabilite? On peut soutenir que c’est l’auteur qui a manque a son devoir d’expliciter sa pensee, en laissant l’autre conserver une representation peut-etre faussee de la distance reelle entre eux.
La distance cesse alors d’etre une distance objective. Elle devient une distance impressionnelle, potentiellement trompeuse, parce qu’elle ne correspond pas necessairement a la realite de la divergence.
Deuxieme cas: l’auteur essaie de clarifier
Dans une autre situation, l’auteur fournit un effort de clarification. Il expose ses preuves, reformule sa pensee et tente de montrer que la distance estimee par son interlocuteur etait mal calculee. Mais pendant qu’il attend une reponse, que se passe-t-il dans son propre esprit? Il se forme a son tour une impression sur l’autre. La distance qu’il imagine entre eux peut alors devenir differente de celle que l’autre continue d’imaginer.
L’un croit avoir rapproche les positions, alors que l’autre, faute d’avoir reagi, garde la meme perception qu’au debut.
Troisieme cas: l’objecteur se retire
L’interlocuteur critique peut alors faire deux choses: soit il prend au serieux les elements nouveaux et revise son impression, soit il abandonne la conversation. S’il s’en retire, les deux personnes ne partagent plus la meme evaluation de la distance qui les separe. Au lieu de mieux connaitre cette distance reelle, elles se retrouvent avec des distances impressionnelles divergentes.
Le dialogue devient alors non seulement peu utile, mais parfois nocif. Il produit des erreurs dans l’evaluation des idees et dans l’evaluation des personnes. Or un dialogue est justement cense servir soit a rapprocher les points de vue, soit a rapprocher les personnes elles-memes. Si l’un des deux abandonne le travail d’ajustement necessaire pour approcher la distance reelle, le dialogue se vide de sa fonction et peut devenir dommageable.
Une regle generale pour les dialogues
On peut donc formuler une regle simple: pour approcher la distance reelle entre deux interlocuteurs, il faut poursuivre le travail de clarification dans un mouvement de va-et-vient repete. Exposer une idee, la critiquer, la reformuler, repondre a nouveau: ce petit cycle peut apparaitre au debut, au milieu ou a la fin d’une conversation. Repete plusieurs fois, il permet de corriger les distances d’impression et d’approcher une meilleure connaissance reciproque.
Quelques conditions de succes
Le dialogue est un terrain mobile qui demande vigilance et conscience. Plusieurs conditions l’aident a devenir utile.
- Il faut definir le but du dialogue: veut-on connaitre la distance reelle entre soi et l’autre, rapprocher la relation, ou corriger un malentendu?
- Il faut viser la clarte de l’expression afin que l’autre comprenne vraiment la pensee telle qu’on souhaite la lui transmettre.
- Il faut relever les points d’accord au lieu de ne voir que les points de friction, meme lorsque ceux-ci sont secondaires.
- Il faut entrer dans le dialogue avec un esprit positif, qui fasse droit a la bonne intention possible de l’autre.
- Il faut mesurer le poids reel de chaque idee avant d’en faire un lieu majeur de fracture.
- Il vaut mieux eviter d’interrompre un echange au pire moment, lorsque la relation se trouve justement dans sa zone la plus fragile.
- Lorsque la coupure devient inevitable, il faut resumer ce qui a ete obtenu pour ne pas laisser derriere soi un message trompeur.
L’une des pires methodes de dialogue
L’une des erreurs les plus dangereuses consiste a ne plus traiter son interlocuteur comme une personne singuliere. On repere chez lui une formule, une expression ou une idee, puis on lui colle une appartenance complete: tel groupe, telle ecole, tel courant, tel shaykh. A partir de la, on ne dialogue plus avec lui, mais avec tout ce que l’on croit savoir de ce groupe ou de cette ecole.
C’est l’une des manieres les plus sures de produire des jugements injustes. Le dialogue ne peut reussir que si l’on traite l’autre comme un sujet reel, et non comme une categorie prealablement fabriquee.