L’une des choses qui corrompent le plus les discussions religieuses est la transformation du desaccord en image unique et rigide de l’autre. Cela se produit lorsque certains sunnites parlent des chiites comme d’un bloc sans variations, mais aussi lorsque les sunnites eux-memes sont reduits a une seule image qui efface la pluralite de leurs ecoles et de leurs trajectoires. Le defaut methodologique est le meme dans les deux cas: la generalisation confortable qui dispense de l’effort de comprendre.

La pluralite interne du chiisme est un fait

Le chiisme, comme les autres grandes traditions religieuses, n’est pas une structure simple et uniforme. On y trouve des ecoles de lecture du texte et du patrimoine, des autorites multiples, des differences selon les contextes nationaux et culturels, ainsi qu’un ecart parfois net entre les elaborations savantes et les pratiques populaires. Parler des “chiites” comme d’un tout unique revient donc a ignorer une realite bien plus complexe.

Cela ne signifie pas qu’il n’existe pas de positions dures ou de convictions theologiques que beaucoup de sunnites refusent. Cela ne signifie pas non plus qu’il faille dissoudre les divergences reelles. Cela signifie seulement qu’un jugement intellectuellement juste doit distinguer au lieu de melanger. Il n’est pas serieux d’attribuer a tous les chiites les positions les plus extremes de certains d’entre eux, pas plus qu’il n’est serieux d’attribuer a tous les sunnites les propos de quelques rigoristes.

Quand l’argument de la taqiyya devient un cercle ferme

Parmi les arguments utilises parfois pour nier toute diversite interne au chiisme, on trouve l’idee que tout discours modere ne serait qu’une pure taqiyya. Le probleme de cet argument, lorsqu’il est employe de maniere absolue, est qu’il interdit toute connaissance reelle. Toute parole moderee devient alors preuve de dissimulation, tandis que toute parole radicale devient preuve de l’essence veritable. A partir de la, plus rien ne peut etre verifie ni corrige.

Methodologiquement, cette facon de raisonner est faible, parce qu’elle pose d’avance la conclusion puis reinterprete tous les faits pour la servir. On peut rester prudent et savoir que les discours religieux ou politiques masquent parfois certaines choses sans transformer cette possibilite en cle universelle qui avale toute complexite.

Ce que l’experience d’Ottawa enseigne

Vivre dans une ville comme Ottawa, avec sa pluralite confessionnelle, religieuse et culturelle, impose des epreuves de realite tres differentes des polemiques en ligne. Quand on rencontre des personnes issues de milieux chiites divers, de courants chretiens multiples, de sensibilites juives ou d’autres horizons intellectuels, on decouvre vite que les images toutes faites expliquent beaucoup moins que ce qu’on croyait.

Dans les relations directes apparaissent les differences internes entre personnes et groupes, mais aussi les possibilites du dialogue lorsqu’il repose sur l’ecoute et le respect, au lieu d’etre gouverne par le desir de vaincre. Cela n’efface pas les divergences doctrinales, mais cela empeche de reduire l’autre a sa version la plus provocatrice ou a la caricature la plus mediatisee.

Le vrai dialogue ne commence pas par la victoire

Le dialogue serieux ne commence pas, le plus souvent, par la tentative d’abattre l’autre des la premiere rencontre. Il commence par un effort de comprehension plus exacte. Qu’est-ce qui l’anime? Comment se comprend-il lui-meme? Quelle distance y a-t-il entre son heritage theorique et ses pratiques sociales ou politiques? Ces questions n’obligent a aucun renoncement doctrinal. Elles empechent simplement l’injustice cognitive.

Dans ce sens, le principe coranique demeure decisif: soyez justes, cela est plus proche de la conscience de Dieu. La justice ne concerne pas seulement le comportement. Elle concerne aussi la description, l’interpretation et le jugement que l’on porte sur celui qui diverge.

Refuser la generalisation ne veut pas dire dissoudre le desaccord. Cela veut dire batir le desaccord sur une connaissance plus vraie. Celui qui a vecu le dialogue religieux et confessionnel dans la realite, et pas seulement a travers les ecrans, sait que le chemin vers une position plus juste commence par la reconnaissance de la pluralite interne des groupes avant de prononcer un verdict sur eux. Cette justice intellectuelle ne supprime pas tout conflit, mais elle rend le conflit lui-meme plus honnete et plus proche de la taqwa.