Imaginez une personne qui a blesse quelqu’un qu’elle aime, puis qui se tienne devant lui en repetant les mots du pardon d’une voix froide, avec un regard absent, sans regret perceptible ni vraie presence. Il est peu probable que l’autre y reconnaisse de vraies excuses. Il y verra plutot une performance formelle.
Cette image aide a comprendre ce qui se passe parfois dans le dhikr, l’invocation et la priere: les mots sont la, mais le coeur est absent, le sens s’affadit et l’adoration risque de devenir un simple mouvement sonore au lieu d’une rencontre spirituelle.
Les formes du dhikr mecanique
Le dhikr mecanique ne prend pas une seule forme. Il peut apparaitre quand la preoccupation principale devient le nombre: combien de fois a-t-on prononce une formule, plutot que dans quelle conscience on l’a prononcee. Il peut aussi se voir dans une recitation tres rapide du Coran pour achever une lecture, sans comprehension ni affect interieur. Il peut encore se glisser dans les expressions religieuses quotidiennes elles-memes, quand on dit “al-hamdu li-Llah” ou “bismi-Llah” comme de simples reflexes sociaux, sans s’arreter sur la signification du mot.
Le probleme n’est pas la repetition en tant que telle. Les textes religieux connaissent eux-memes les formules repetitives. Le probleme commence lorsque la repetition perd sa fonction educative et remplace la presence, ou lorsque l’adorateur s’occupe du resultat chiffré au point d’oublier Celui dont il fait le rappel.
La presence de Dieu demande la presence du coeur
La tradition islamique parle avec precision de “presence du coeur” et de “conversation intime avec Dieu”. Ces expressions disent clairement que l’adoration n’est pas seulement un ensemble de paroles correctes prononcees au bon moment, mais une relation consciente, a la mesure des capacites humaines. C’est pour cela que les maitres de la purification et du comportement, comme al-Ghazali, ont insiste sur le fait que la forme de l’acte cultuel ne suffit pas si elle se separe de son esprit.
Cela ne veut pas dire que toute priere ou la concentration n’est pas parfaite serait sans valeur, ni que l’etre humain devrait atteindre un etat ideal permanent. Cela signifie plutot que la direction generale de l’adoration devrait tendre vers davantage de presence, et non vers la satisfaction du seul geste exterieur comme si l’essentiel etait secondaire.
Pourquoi le coeur s’absente-t-il?
Parfois le coeur s’absente par habitude. Toute action repetee tres souvent peut finir par etre accomplie a demi-conscience si l’on ne renouvelle pas son intention et son sens. Parfois, la cause est la fatigue ou la pression mentale: l’homme entre en priere ou dans le dhikr encombre de soucis, d’angoisses et de distraction. Parfois encore, la cause est plus profonde: une education religieuse qui a beaucoup insiste sur les gestes et les formules avant d’expliquer l’adoration comme lien vivant avec Dieu.
Il faut ici se garder de transformer le discours sur la presence du coeur en accusation contre la foi des gens. Dans bien des cas, il ne s’agit pas de negligence volontaire mais d’une difficulte humaine qui demande education, effort et progression.
Comment retrouver la presence?
La premiere voie est tres simple: faire preceder l’adoration d’un court arret. Que l’homme se calme un instant, se rappelle devant Qui il se tient et coupe, meme partiellement, le flux ininterrompu de ses preoccupations.
Il est egalement utile de privilegier la meditation sur la quantite. Quelques versets lus avec intelligence et affect peuvent etre plus utiles que de longues pages qui ne laissent aucune trace. Il faut aussi renouveler le sens des grandes paroles de la priere et du dhikr: que signifie “Dieu est le plus grand” dans cet instant? Plus grand que quelle peur, que quel souci? Et que signifie vraiment “C’est Toi que nous adorons et c’est Toi dont nous implorons l’aide”?
Ce qui est demande n’est pas une perfection rapide. C’est la resistance a l’habitude du vide interieur, et la reconquete progressive d’une part d’attention a chaque fois.
Se tenir a sa juste hauteur
Le Coran dit que les hommes n’ont pas estime Dieu a sa juste mesure. Le sens du verset depasse le seul cadre de l’adoration individuelle, mais il reveille une question essentielle: convient-il a la grandeur divine que notre station devant Lui devienne une procedure purement formelle?
Cette question n’est pas faite pour desesperer. Elle est faite pour ranimer le sens du respect et de la grandeur. Il y a une grande difference entre une adoration que l’on accomplit parce qu’on veut simplement en finir, et une adoration dans laquelle on entre en demandant qu’elle nous reforme, nous eduque et nous rattache a Dieu.
Le vrai dhikr n’est donc pas necessairement le plus abondant en nombre, mais le plus rempli de presence et de veracite. Le vrai defi de la vie cultuelle n’est pas seulement de multiplier les mots. C’est de proteger le sens contre l’erosion et de remettre le coeur a sa place naturelle dans l’adoration. Plus le dhikr se libere de la mecanique et s’approche de la conscience, plus il devient capable de laisser sa trace dans l’ame, dans le comportement et dans la vie entiere.