Le contexte
J’ai suivi avec attention toute la polemique qui a accompagne en Arabie saoudite l’annonce par le docteur Ahmad Qasim al-Ghamdi de ses avis juridiques sur la mixite et sur la priere en congregation. J’ai ete frappe par la durete et la violence des reactions, venant de milieux qui se presentent eux-memes comme representant le savoir religieux et qui devraient donc, en principe, etre les plus attaches a l’ethique islamique et a une vraie methode de critique savante.
J’avais ecrit ce texte quelques jours plus tot puis j’avais renonce a le publier. Mais l’appel a la mubahala m’a finalement decide a le rendre public.
La mubahala comme symptome de desordre intellectuel
Demander une mubahala dans ce type d’affaire me parait relever d’un profond desordre de jugement. Nous sommes ici devant une question purement fiqhique et ijtihadique. L’homme a rapporte des avis, discute le degre de certains hadiths et exprime son propre positionnement. Faut-il vraiment en arriver a un appel a la mubahala?
J’en appelle aux gens du Royaume: n’y a-t-il donc personne pour repousser ce genre d’escalade? Si ce n’est pas la une forme evidente d’extremisme, qu’est-ce qui meriterait encore ce nom? Et que vient-il apres la mubahala, sinon la tentation du takfir?
Defendre le droit a l’ijtihad
Je ne suis pas ici pour defendre le contenu precis de l’avis d’al-Ghamdi sur le plan juridique, et cela m’importe peu d’un point de vue pratique puisque je vis au Canada, dans un contexte ou cette question ne se pose pas de la meme facon. Mais il est de mon devoir religieux de defendre le droit de ce chercheur a exprimer ses vues loin de toute terreur intellectuelle. Il est du devoir de tout etudiant en sciences religieuses de proteger ce droit, meme lorsqu’il n’est pas d’accord avec lui.
Ces provocations et ces pressions relevent, dans le langage contemporain, d’une violence verbale et psychologique qui n’est pas moins grave dans son principe que certaines formes de violence physique. C’est une mise a mort par la langue et par la plume.
Laissons de cote les proces d’intention
Revenons au fond des questions de mixite et de priere collective. Laissons de cote les proces d’intention. Meme s’il existait derriere ces prises de position des ambitions mondaines ou des influences cachees, cela ne devrait pas peser lourd dans le raisonnement. Il est indecent que des etudiants en religion accordent tant d’importance a des soupcons de cette nature. Et meme si ces soupcons reposaient sur quelque chose, il serait toujours plus utile de repondre aux arguments avec des arguments, selon une methode scientifique.
Un travail de recherche rigoureux
J’ai pu lire l’etude d’al-Ghamdi sur le statut de la priere en congregation, et j’y ai trouve un travail hadithique rigoureux, detaille, patient et comparatif. J’y ai vu une methode libre du suivisme madhhabique, qui m’a rappele sous plusieurs aspects celle d’Abd Allah ibn Yusuf al-Juday’.
J’ai egalement regarde les entretiens televises lies a la question de la mixite. Ils montraient chez al-Ghamdi de la connaissance, mais aussi une veritable courtoisie dans sa maniere de presenter les avis contraires avant d’exposer les siens.
La maniere de presenter compte autant que le fond
Dans les echanges scientifiques, il ne suffit pas d’estimer que l’on a raison. Il compte tout autant de voir comment on presente ce que l’on pense juste. La verite demande la meilleure maniere de l’exprimer. A la lumiere de cette exigence, que faut-il penser de ceux qui ont reagi a al-Ghamdi avec plus de jugements sur sa personne qu’avec un travail effectif sur ses preuves?
Certains interlocuteurs se sont surtout appliques a dramatiser son audace, notamment lorsqu’il affaiblissait des hadiths que d’autres avaient juges authentiques ou bons. Mais pour le spectateur ordinaire, la vraie question n’est pas de savoir s’il a ose contredire tel grand nom. La seule question utile est: son raisonnement tient-il ou non? Sur ce terrain, ses contradicteurs ne me semblent pas avoir repondu de maniere satisfaisante.
Si l’on applique seulement les regles elementaires du dialogue et du debat, en laissant de cote les preferences juridiques prealables, il apparait qu’al-Ghamdi etait souvent plus capable de formuler sa position et de la defendre que ceux qui l’attaquaient. Et il faut lui reconnaitre ceci: il n’a pas denigre les juristes qui divergeaient de lui. Il s’est contente d’expliquer son desacord.
A propos du communique de la Commission permanente
Je voudrais egalement commenter le communique de la Commission permanente saoudienne pour la recherche scientifique et la fatwa. Ma question est simple: les membres de la commission ont-ils lu l’etude integrale d’al-Ghamdi ou se sont-ils limites a un entretien publie dans la presse?
Le communique commencait par parler de ce que “certains journaux” publiaient. Cette formule faisait deja violence au travail de l’homme, puisque le journal en question avait mis en ligne le lien vers son etude complete. N’aurait-il pas ete plus juste de dire clairement que la commission avait examine l’etude elle-meme?
Le communique rappelait plusieurs hadiths qu’al-Ghamdi avait deja discutes en detail. Mais rappeler simplement les textes sans repondre a son analyse peut-il suffire a faire un document scientifique? Une methode plus serieuse aurait demande d’exposer en quoi ses critiques etaient faibles ou incomplètes, au lieu de se contenter de repeter des preuves deja connues.
Conclusion: l’une des grandes maladies du champ religieux
Si le denigrement avait seulement emane de quelques etudiants emportes, je ne m’y serais pas longuement arrete. Mais lorsqu’un organisme savant donne lui aussi l’impression de precipiter sa reponse, cela devient plus inquietant.
L’une des grandes maladies du champ religieux est de pratiquer la terreur intellectuelle au nom de la defense du vrai, et de confondre le rejet d’un avis avec le refus du droit de son auteur a l’exprimer. La methode scientifique n’a besoin ni de cris ni d’emphase. Elle a besoin d’une preuve face a une preuve, et d’un argument face a un argument.