Apres l’attentat du Bardo en mars 2015, alors que les services de securite poursuivaient encore plusieurs pistes liees a l’attaque, certains medias tunisiens ont fait circuler des details sensibles concernant des mouvements securitaires en cours. Qu’il s’agisse de cet episode precis ou d’autres cas comparables, la vraie question n’est pas seulement celle du scoop. C’est celle de la responsabilite: a partir de quand la publication cesse-t-elle de servir l’information publique pour devenir un danger direct pour les personnes et pour le succes d’une operation en cours?
Le probleme n’est pas la liberte de la presse en tant que principe. Il est dans la maniere de la comprendre et de l’appliquer lorsque l’information elle-meme devient une partie du champ de bataille.
La responsabilite mediatique en temps de crise
En temps normal, la responsabilite journalistique se traduit par la verification, la precision et l’equilibre. Mais en situation de crise securitaire intense, un autre critere s’ajoute: comprendre que certains details, s’ils sont diffuses au mauvais moment, peuvent aider ceux qu’il ne faut pas aider ou exposer inutilement les acteurs de terrain au danger.
C’est pourquoi de nombreuses redactions professionnelles connaissent le principe du report responsable de la publication. Il ne s’agit pas de transformer les medias en relais de l’Etat. Il s’agit de reconnaitre que la course au premier ne justifie pas de mettre des vies ou des operations sensibles en peril. Ce qui peut etre diffuse quelques heures plus tard, ou une fois l’operation terminee, n’a pas besoin de l’etre en plein coeur de son execution.
Le probleme plus profond: les circuits de fuite
Quand une information securitaire sensible parvient a un journaliste pendant qu’un evenement est encore en cours, le probleme ne tient pas seulement a sa decision de publier. Il tient aussi a la structure qui a permis la fuite. Ces fuites peuvent venir de relations personnelles, d’une culture deficientes de la confidentialite ou encore de tentatives d’influencer le recit public. Dans tous les cas, le media risque de devenir, parfois sans le comprendre, une piece dans un jeu d’influence plus large.
Il serait exagere de qualifier toute publication de ce type de complot organise. Souvent, la cause est plus banale: fragilite professionnelle, absence de protocole clair, redactions qui recompensent la vitesse davantage que l’intelligence des consequences.
Ce que fait habituellement une presse professionnelle
Les bonnes pratiques ne sont pas identiques partout, mais elles reposent souvent sur trois principes.
Premierement, il faut evaluer l’impact possible d’une information, et non sa seule veracite. Une information peut etre parfaitement juste et pourtant ne pas devoir etre diffusee a cet instant.
Deuxiemement, il faut une vraie deliberation interne, et parfois un contact avec les autorites concernees pour mesurer le risque probable, sans transformer ce dialogue en droit absolu de censure pour le pouvoir.
Troisiemement, il faut distinguer le droit du public a l’information du droit a l’information immediate. Le public a le droit de savoir ce qui s’est passe et de demander des comptes a l’Etat comme aux medias. Mais il n’a pas necessairement besoin de recevoir tous les details en temps reel, au moment meme ou l’operation se joue.
Entre liberte et responsabilite
Appeler a la responsabilite n’equivaut pas a reclamer une censure gouvernementale. Il faut refuser clairement cette confusion. La censure politique est un danger reel, surtout dans des democraties fragiles. Mais l’alternative ne peut pas etre une culture de publication sans bornes, comme si la liberte aboliait tout devoir professionnel.
Meme dans des democraties plus stables, il existe des limites juridiques et deontologiques touchant aux operations en cours, aux informations classees, a la securite des otages ou aux interventions speciales. Ces limites ne suppriment pas la liberte de la presse. Elles reconnaissent simplement qu’un pouvoir mediatique a, lui aussi, besoin d’une ethique et de frontieres.
Ce dont la presse tunisienne a besoin
Elle a d’abord besoin d’une charte professionnelle vivante, pas d’un texte symbolique pose sur une etagere, qui explique clairement comment agir face a des informations sensibles, securitaires ou judiciaires.
Elle a ensuite besoin d’une veritable formation au journalisme de crise. Couvrir le terrorisme, une prise d’otages ou une operation speciale n’est pas un simple prolongement du journalisme quotidien.
Elle a enfin besoin de reconstruire sa culture institutionnelle. Tant que le journaliste sera recompense avant tout pour avoir ete le premier, plutot que pour avoir ete le plus juste et le plus conscient des consequences, les memes erreurs structurelles reviendront.
Les societes democratiques ont besoin d’une presse libre. Mais elles ont aussi besoin d’une presse mature qui sache que la liberte ne se separe pas de la responsabilite. Dans les crises securitaires en particulier, la sagesse journalistique tient parfois a ce qu’on choisit de retarder, non seulement a ce qu’on choisit de publier. Une presse qui protege le droit de savoir sans exposer des vies ni compromettre des operations sensibles est une presse plus forte, pas moins libre.