Dans la sourate al-Hashr, le Coran dit: “Ils les preferent a eux-memes, meme lorsqu’ils sont dans le besoin.” Dans la sourate Al ‘Imran: “Vous n’atteindrez pas la vraie bonté tant que vous ne depenserez pas de ce que vous aimez.” Et dans la sourate al-Insan: “Ils donnent a manger, malgre leur propre attachement a cette nourriture, au pauvre, a l’orphelin et au prisonnier, disant: nous vous nourrissons pour la Face de Dieu, sans attendre de vous ni recompense ni gratitude.”

Dans la perspective coranique, l’ithar, c’est-a-dire la preference accordee a l’autre, ne se reduit ni a l’egoisme ni a la pitie. Il exige une comprehension plus profonde de la valeur de l’autre.

Beaucoup de theories expliquent tout acte altruiste d’une des deux manieres suivantes. Soit comme un egoisme deguise: nous aidons parce que nous cherchons au fond une satisfaction interieure, une bonne reputation ou une belle image de nous-memes. Soit comme une forme de pitie: nous voyons l’autre comme un etre brise, faible, a qui nous tendons la main depuis une position de superiorite cachee.

Le probleme de ces deux lectures, c’est qu’elles laissent toujours le moi au centre et l’autre a la peripherie. Dans l’egoisme deguise, l’autre n’est qu’un moyen pour obtenir une satisfaction, un interet ou une bonne conscience. Dans la pitie condescendante, l’autre est traite comme un etre inferieur qui a besoin de nos soins, non comme un partenaire pleinement digne.

Les versets dessinent un tout autre modele. Les Ansar preferent les autres a eux-memes en periode de manque. Les bienfaisants nourrissent “pour la Face de Dieu”, et non pour la face flatteuse qu’ils voudraient voir d’eux-memes dans le regard du public.

On peut alors poser une objection legitime: si le croyant agit “pour Dieu” en vue d’une recompense dans l’au-dela, n’est-ce pas encore une forme d’interet differe? Les versets eux-memes apportent la reponse. “Nous n’attendons de vous ni recompense ni remerciement” nie deja toute attente de retour venant du beneficiaire. Et agir pour Dieu n’est pas une transaction avec le ciel. C’est inscrire l’acte dans un horizon qui depasse la logique de l’echange. Celui qui recherche uniquement la recompense reste prisonnier du calcul. Celui qui agit pour Dieu se libere davantage pour voir le bien comme une fin en lui-meme.

L’altruisme veritable commence quand nous voyons l’autre comme une personne complete, avec sa profondeur, son experience et sa dignite, non comme un simple dossier social ou un “cas” a traiter. Il commence aussi quand nous reconnaissons a l’autre une valeur independante de nos propres besoins emotionnels: une valeur d’etre humain, et non une occasion de gagner du merite ou de nettoyer notre image morale. Nous aidons alors non parce que nous aimons nous contempler comme sauveurs, ni parce que la scene de la souffrance nous est insupportable, mais parce que nous croyons que son acces a un bien plus grand appartient lui aussi a l’ordre moral voulu par Dieu.

Sous cet angle, la lecture coranique rencontre de maniere frappante une intuition d’Emmanuel Levinas, pour qui le visage de l’autre est deja un appel ethique avant tout calcul. L’autre n’est ni un objet a utiliser ni un etre a plaindre depuis le haut; sa presence nous oblige deja.

L’ithar cesse alors d’etre une simple reaction affective. Il devient une posture morale consciente fondee sur la reconnaissance de la valeur de l’autre et sur l’appartenance commune a un horizon de dignite et de sens. “Ils les preferent a eux-memes” ne signifie pas effacer ou ecraser le moi. Cela signifie sortir du “moi d’abord” pour entrer dans l’horizon d’un bien partage.

Le veritable ithar n’est donc pas: je m’annule pour que l’autre devienne tout. C’est plutot: je reconnais que nous appartenons, lui et moi, a un meme cercle humain et moral, et qu’ameliorer sa situation participe aussi a l’amelioration du monde dans lequel je vis. Dans la vision coranique, l’ithar n’est pas seulement “je me prive, tu profites”. Il est d’abord: “je reconnais que tu es un sujet qui a droit au bien autant que moi”.

C’est pourquoi l’altruisme est d’abord un acte de reconnaissance avant d’etre un acte de sacrifice. Il est participation a une humanite commune avant d’etre une simple reponse de pitie. On pourrait ainsi le definir: voir en l’autre un etre humain partageant avec soi la dignite et le droit au bien, et lui donner de ce que l’on aime, non pour une recompense psychologique ni depuis une superiorite cachee, mais comme expression d’une vision coranique qui inscrit tout etre humain dans un meme horizon de bonté et de bienfaisance.