Le contexte: faut-il qu’un grand intellectuel debate?

J’ai lu sur Facebook le commentaire d’un ami au sujet d’un debat entre Rached Ghannouchi et Nayla Slini. Selon lui, il n’etait pas sage d’accepter de telles invitations: ce qui s’etait deja passe suffisait, et il n’etait pas dans l’interet d’un penseur du poids de Ghannouchi de debattre avec quelqu’un qu’il jugeait inferieur en pensee, en stature morale, en experience et en tenue.

Je pense l’inverse. Ces rencontres sont utiles et necessaires, parce qu’elles aident a demonter les malentendus et a diminuer les peurs. L’enjeu n’est pas de mesurer la respectabilite comparee des deux debatteurs. Je refuse en principe de grossir l’un pour rabaisser l’autre, ou de decrire comme “insignifiant” un discours existant simplement parce qu’on s’y oppose.

Pourquoi les debats comptent

Le debat remplit une fonction de connaissance irremplacable. Il permet de faire apparaitre les erreurs, les sophismes, les trous argumentatifs et les zones d’ombre de chaque camp. Quand deux positions se tiennent devant le public, le spectateur peut comparer, peser et juger avec sa raison au lieu de recevoir une seule narration fermee.

L’idee selon laquelle un debat humilierait necessairement la figure reputee la plus forte repose sur une confusion implicite: elle suppose que la valeur d’une idee depend d’abord du rang de celui qui la porte. C’est pourtant l’inverse que demande le dialogue rationnel. Une these vaut par la force de ses arguments, non par l’aura de son auteur.

L’histoire islamique elle-meme est remplie de debats entre savants et penseurs de niveaux differents. Cela n’a pas ete le signe d’une faiblesse, mais d’une confiance dans la force de la preuve. Refuser le debat pour proteger une grande figure intellectuelle, c’est souvent priver le public d’une occasion rare de comprendre et de discerner.

Les debats ne sont qu’un outil parmi d’autres

Bien entendu, il ne faut pas croire que les debats televises suffisent a eux seuls a retablir des ponts entre islamistes et autres courants. Ils ne sont qu’un instrument parmi d’autres: ecriture approfondie, echanges calmes en face a face, colloques académiques, travail commun sur le terrain. Mais il serait mauvais de fermer la porte au debat sous pretexte de preserver la “dignite” d’une partie.

La vraie stature ne vient pas du refus de descendre dans l’arene des idees. Elle vient de la force de la pensee et de la qualite de la pratique. Une idee n’est pas diminuee parce qu’elle accepte d’etre confrontee. Elle montre au contraire qu’elle se fait assez confiance pour se laisser eprouver en public.