Si je devais prononcer un sermon sur l’ordre des priorites, je commencerais par une seule question: dans cent ans, ou serons-nous?
La reponse est tres simple: aucun de nous ne sera encore dans ce monde. Nous, nos proches, nos amis comme nos adversaires, nous serons partis. Nos maisons seront occupees par d’autres. Nos noms s’effaceront peu a peu de la memoire des gens. Ce n’est pas un appel a la tristesse; c’est un appel a la clarte. Quand disparait l’illusion de la permanence, les choses reprennent leur veritable taille.
Notre existence n’est qu’un eclair
Quand l’etre humain contemple le temps long, avant lui et apres lui, il comprend que la vie individuelle n’est qu’un eclair. Ce regard ne cherche pas a diminuer l’homme ni a le pousser au desespoir. Il cherche au contraire a le liberer des illusions qui consument son ame et son temps. Beaucoup de choses auxquelles nous donnons aujourd’hui un poids enorme s’effaceront vite et paraitront bientot moins importantes que nous ne l’imaginions.
Le Coran rappelle ce destin des generations qui nous ont precedes: ou sont-elles passees et qu’est-il reste d’elles? Les hommes oublient, mais rien de ce qu’ils ont fait ne se perd aupres de Dieu.
Ce qui merite vraiment notre attention
Si l’on laisse entrer cet horizon, les questions qui regissent la vie quotidienne changent. Pourquoi consacrer tant d’annees a craindre le regard des autres, alors qu’eux aussi sont de passage? Pourquoi laisser le statut social, les postes ou les petites rivalites devenir des centres de gravite psychique, alors qu’aucune de ces choses n’a de permanence?
Le probleme n’est pas de travailler dans ce monde ni de chercher l’accomplissement. Le probleme est de grossir l’ephemere jusqu’a ce qu’il devore l’essentiel. Beaucoup remettent a plus tard l’acte important, la parole importante, la reconciliation importante, en se disant que le temps est large. L’experience humaine montre au contraire que le temps passe plus vite qu’on ne le croit, et que la vie n’offre pas toujours toutes les occasions que l’on imagine.
Le vrai effet n’a pas besoin d’etre spectaculaire
Penser a la fin ne signifie pas se retirer de la vie. Cela permet de recalibrer l’ambition. Le but n’est pas de laisser son nom dans l’histoire, mais de laisser un bien reel dans la vie des gens et dans le poids de ses oeuvres. Beaucoup de petites actions durent plus que de grands projets construits pour l’apparence.
Ecarter un obstacle de la route, enseigner a un enfant, reconforter quelqu’un, planter un arbre, dire une parole douce, aider sincerement sans etre vu: ces gestes paraissent modestes, mais ils peuvent etre plus vrais et plus utiles que des actions monumentales gouvernees par la mise en scene. Le plus petit bien peut compter.
Et cet effet modeste se prolonge parfois de maniere invisible. Une bonne parole peut faire germer un bien que son auteur ne verra jamais. Un enseignement sincere peut traverser plusieurs generations. Il ne faut donc ni mepriser le petit bien ni le remettre a plus tard sous pretexte qu’il serait limite.
Le regret arrive quand il est trop tard
Quand la verite se decouvre au terme du chemin, l’etre humain voit alors combien d’annees ont ete depensees dans ce qui ne meritait pas tant d’energie. Le Coran transmet ce cri du regret, non seulement pour effrayer, mais pour reveiller avant qu’il ne soit trop tard. La vraie vie n’est pas seulement cette etincelle passagere; elle est aussi ce qui vient apres. La sagesse consiste donc a preparer cette suite des maintenant.
Se liberer du poids des attentes sociales
Une autre consequence de cette meditation est la liberation a l’egard du jugement d’autrui. Combien de personnes usent leur vie a vouloir prouver quelque chose a d’autres personnes qui, dans peu d’annees, auront elles aussi disparu ou oublie? Combien de choix sont formes par la peur du jugement ou l’obsession de l’image?
Cette prise de conscience n’invite pas a mepriser les gens ni a abandonner les responsabilites sociales. Elle invite a distinguer ce qui est reel de ce qui est theatrale. Les relations sinceres, les droits reciproques et les responsabilites veritables sont essentiels. Une grande partie des pressions sociales, en revanche, releve de la mise en scene, meme lorsqu’elle semble urgente sur le moment.
Dans cent ans, il ne restera rien du vacarme present comme il nous parait aujourd’hui. Les postes disparaitront, les maisons changeront de mains, les noms s’eteindront et bien des disputes perdront tout leur poids. Ce qui demeurera vraiment, c’est le bien qui aura ete donne, l’effet sincere qui aura ete laisse et la conscience droite qui aura ete construite. Se souvenir de la fin n’est donc pas noirceur, mais misericorde: c’est savoir ce qu’il faut presenter avant que l’occasion ne soit passee.