Un diagnostic chiite formule de l’interieur
Dans un article publie sur Elaph, l’ecrivain irakien chiite Ghalib Hassan al-Shabandar formulait une remarque tres interessante: selon lui, certains chiites sont atteints d’une maladie de l’exageration. Qu’une seule personne passe du sunnisme au chiisme, et l’evenement est aussitot grossi comme une victoire collective. Il relie ce phenomene en partie au long sentiment de persecution subi par les chiites au fil des siecles, et en partie a l’accusation recurrente selon laquelle le chiisme serait exterieur a l’islam. Ainsi, des cas individuels ordinaires deviennent des signes de triomphe, et les chiffres de diffusion sont facilement gonfles au Maroc, en Egypte, en Syrie, au Pakistan ou au Liban.
Al-Shabandar conclut par une formule tres revelatrice: le mal des chiites est l’exageration, l’exageration en toute chose, parfois meme dans la croyance.
Le probleme ne touche pas une seule confession
Ce diagnostic merite d’etre salue parce qu’il vient de l’interieur. Mais l’equite impose de dire que cette maladie n’est pas propre au chiisme. L’exageration est une tentation de toute communaute qui se pense comme l’unique detentrice de la verite.
Si l’exageration de certains chiites s’enracine dans une memoire de persecution, celle de certains courants sunnites vient plutot d’une pretention a l’excellence religieuse, nourrie par les recits de la division de la communaute et du “groupe sauve”. On l’observe nettement dans certains discours salafis, sans bien sur englober tout le courant: l’appartenance doctrinale devient une identite a defendre par les memes mecanismes de grossissement, de devalorisation des autres et de distribution facile des etiquettes d’innovation ou d’egarement.
Une meme structure psychologique
Ce qui relie ces deux formes d’exageration, c’est une structure psychologique commune. Un groupe se sent menace, soit par la persecution, soit par la marginalisation, soit par la perte de son influence. Il repond alors en grossissant son image de lui-meme comme mecanisme defensif. L’exageration n’est pas seulement une erreur d’evaluation; elle exprime un trouble plus profond, une angoisse existentielle compensee par un discours de grandeur.
On le voit tres bien sur les sites et sur les reseaux sociaux, ou les publications se transforment en arene d’autoaffirmation confessionnelle plutot qu’en espace de reflexion et de revision.
La sortie: la verite sur soi
On ne sort de cette logique qu’en acceptant la verite sur soi. C’est ce qu’a fait al-Shabandar en critiquant les siens depuis l’interieur. Toute communaute a besoin de voix capables de nommer les choses sans ceder a l’accusation de trahison. L’autocritique n’est pas une faiblesse; c’est l’un des premiers signes de la maturite intellectuelle. Elle libere le groupe de l’image ideale qu’il se raconte a lui-meme et lui permet de regarder enfin la realite.