Ce qui epuise le plus le musulman vivant en Occident, et ce qui contient une injustice profonde, c’est qu’apres chaque acte violent commis par une personne se reclamant de l’islam, on le pousse parfois presque automatiquement dans la position d’accuse symbolique. Avant meme qu’il parle, on attend de lui qu’il commente, condamne, s’excuse et se dissocie, comme s’il existait entre lui et le criminel une responsabilite morale hereditaire du seul fait d’un nom religieux partage.
Je parle ici depuis mon experience quotidienne au Canada. J’y vis depuis plus de trente ans, j’y travaille comme imam et khatib, et j’y cotoie chaque jour des Canadiens de tous horizons. Apres chaque attentat, dans n’importe quelle ville du monde, je vois reapparaitre cette attente implicite, parfois explicite: le musulman devrait d’abord prouver qu’il n’est pas complice. C’est ce principe meme que je refuse.
Il n’existe pas de responsabilite collective du crime
Je ne me sens pas tenu moralement d’expliquer les actes de personnes que je ne connais pas, dont je ne partage ni l’organisation, ni la pensee, ni le projet. Mon islam et le leur sont contradictoires. Le fait que nous nous reclamions tous du mot “islam” ne fait pas de moi leur associe dans le crime. On n’accepterait pas qu’un juif canadien soit tenu pour responsable de tout ce que font des dirigeants israeliens, ni qu’un chretien soit sommé de repondre de toute violence commise au nom du christianisme. Si ce raisonnement n’est pas valable pour tous, il ne doit pas etre impose aux musulmans seuls.
Le principe ici est simple: la responsabilite penale et morale est individuelle. C’est un principe islamique clair, mais c’est aussi un principe juridique fondamental. Nul ne porte le fardeau d’un autre. Si personne n’est juge pour la faute de son frere, pourquoi exigerait-on de lui qu’il s’en excuse?
La reduction identitaire est une injustice supplementaire
Cette attente ne se contente pas de placer le musulman dans la zone du soupcon. Elle produit une violence plus subtile encore: elle reduit son identite entiere a une seule appartenance, l’appartenance religieuse, en effacant sa singularite, son histoire, son itineraire, ses positions propres.
Je ne suis pas un “musulman” abstrait au sens massif et impersonnel du terme. Je suis une personne precise, avec une trajectoire intellectuelle, une nationalite, une histoire, une pensee et un positionnement clair contre l’extremisme. Lorsqu’on me demande de m’excuser pour un crime que je n’ai ni commis ni justifie, on m’arrache a mon individualite morale pour me replacer dans une identite collective accusee par defaut.
Et le plus frappant est que ce mecanisme fonctionne dans un seul sens. Lorsqu’un extremiste blanc ou chretien commet une attaque, son voisin ne doit pas faire publiquement la preuve de sa propre innocence. Cette selectivite montre bien qu’il ne s’agit pas d’un principe universel mais d’un traitement differentiel applique a une categorie particuliere.
Refuser le role qui vous est impose
Ce refus ne signifie pas que je refuse de condamner la violence. Je la condamne clairement, publiquement et de longue date, non parce qu’on me le demande, mais parce que c’est ma position morale et religieuse reelle. Ce que je rejette, c’est autre chose: que cette condamnation se transforme en rituel de loyalisme impose a une categorie de citoyens pour qu’elle prouve son innocence, son integration et sa respectabilite.
La difference est essentielle. Une condamnation libre procede d’une conviction. Un geste d’exculpation exige procède d’une logique accusatoire qui suppose une culpabilite initiale et demande ensuite de la dissiper. Vivre sous cette exigence, c’est vivre sous une forme de mise en accusation permanente.
C’est pourquoi je tiens a refuser ce role. Non par sympathie pour les criminels, mais parce que la regle elle-meme est injuste. Faire peser sur un groupe la faute d’individus qu’il n’a ni choisis ni missionnes est contraire a l’equite la plus elementaire.
La coexistence veritable ne se construit pas en imputant a des populations imaginaires les crimes d’individus reels. Elle se construit en jugeant les auteurs effectifs selon le droit, et en respectant chaque personne comme sujet moral singulier, quelle que soit son appartenance religieuse ou ethnique. Un pays qui oblige une partie de ses citoyens a s’excuser sans fin pour des actes qui ne sont pas les leurs ne construit pas l’integration; il fabrique l’alienation. Refuser cette culpabilite collective imposee n’est donc pas un repli defensif. C’est une defense du principe de justice individuelle pour tous.