Chaque fois que l’on alerte sur la deterioration de la situation, quelqu’un repond que “l’economie se redresse” et que “le pouvoir est integre et aime du peuple”. Mais la question essentielle est ailleurs: que signifie reussir? Le succes d’un gouvernement se mesure-t-il au discours ou aux resultats? Aux intentions proclamees ou a ce que vivent reellement les citoyens?
Vivre a l’etranger n’annule pas le droit de regarder son pays. On peut lire les memes chiffres, les memes rapports internationaux, les memes statistiques officielles que ceux qui vivent sur place. La distance geographique ne supprime ni la citoyennete ni la legitimite de l’inquietude. Parfois, elle donne meme une vue plus calme de l’ensemble.
Ce qui compte, ce ne sont pas les kilometres mais les donnees: croissance, inflation, dette, chomage, libertes. Et ces indicateurs disent une chose simple: depuis 2021, la vie des Tunisiens ne s’est pas amelioree de maniere structurelle. Une croissance faible qui empeche a peine le decrochage, une inflation qui ronge les salaires, une dette publique lourde et un chomage massif, notamment chez les jeunes, ne composent pas un tableau de redressement. Ils dessinent plutot un report de l’effondrement sans traitement en profondeur.
Celui qui parle de reprise devrait pouvoir repondre a des questions elementaires: les prix ont-ils baisse? Les opportunites d’emploi se sont-elles ameliorees? Le pays est-il sorti de la spirale de la dette et du deficit? Si les chiffres officiels eux-memes reconnaissent une croissance fragile, une inflation corrosive et un marche du travail bloque, de quelle reprise parle-t-on exactement?
Les vrais criteres de la qualite de vie
Une partie du probleme vient du fait que beaucoup de personnes jugent la situation a partir d’un seuil de resignation tres bas: tant que le pays n’est pas effondre comme les pires cas regionaux, on considere que cela suffit. Mais la bonne question n’est pas de savoir si la Tunisie est le pire pays du monde. La vraie question est de savoir si elle est au niveau de ce qu’autorisent son histoire, ses capacites et la formation de ses citoyens.
Le monde ne juge plus les Etats uniquement a leur capacite a eviter la famine. Il les juge a leur capacite a faire prosperer la vie humaine. Cela suppose plusieurs criteres concrets:
- le revenu reel, c’est-a-dire ce que le salaire permet effectivement d’acheter;
- la qualite du systeme de sante, son accessibilite, la dignite du patient et la disponibilite des soins;
- la qualite de l’education, sa modernite, sa capacite a former pour le monde contemporain;
- les infrastructures et les services, du transport a l’eau, de l’energie au numerique;
- la justice sociale et l’egalite des chances;
- les libertes publiques et un Etat de droit ou la justice protege le citoyen au lieu de servir l’arbitraire.
Un regime qui demande aux gens de se contenter de survivre au lieu d’exiger une vie digne selon des standards serieux leur demande en realite d’abandonner leur ambition historique.
La stabilite ne se construit pas sur le silence
On nous dit souvent qu’il ne faut pas critiquer, parce que la critique affaiblirait l’Etat et menacerait la stabilite. Mais qui a dit que la stabilite pouvait se construire sur la peur? Le calme obtenu par le silence n’est pas une paix civique. C’est une stagnation politique et morale.
La stabilite durable exige au contraire des institutions equilibrees, un Etat de droit et une societe capable de demander des comptes. Transformer toute critique en menace contre la nation, c’est reproduire exactement la logique des regimes qui ont ruine leurs pays en pretendant les proteger.
L’integrite personnelle ne suffit pas
Un dirigeant peut etre personnellement honnete. Cela ne suffit pas a gouverner un Etat. L’integrite sans competence devient une impuissance recouverte de grands mots. Ce que vivent les citoyens aujourd’hui, entre cherte de la vie, penuries, chomage et contraction des libertes, releve d’abord de politiques ratees, pas seulement de complots exterieurs ni de mafias imaginaires.
Un systeme qui concentre le pouvoir puis explique son echec par l’obstruction des autres finit par admettre son incapacite. Et un systeme qui se presente comme le seul sauveur plante toujours les graines de l’autoritarisme, meme lorsqu’il parle au nom de la souverainete nationale.
Lire les rapports jusqu’au bout
Les institutions internationales sont souvent citees pour defender le pouvoir. Mais lorsqu’on lit leurs rapports dans leur ensemble, on y retrouve la meme idee: si une amelioration existe, elle reste fragile et prise dans des conditions tres difficiles. Cela veut dire que la Tunisie tente surtout d’eviter la noyade; elle ne vogue pas encore vers une croissance solide.
Aimer la Tunisie ne veut pas dire glorifier celui qui gouverne. La vraie fidelite au pays consiste a proteger l’Etat de toute derive de ses gouvernants, pas a transformer le chef en incarnation du pays. La question patriotique n’est donc pas de savoir qui parle le mieux de souverainete, mais pourquoi, apres plusieurs annees de concentration du pouvoir, rien d’essentiel ne s’est ameliore dans la vie des gens, et pourquoi les voix critiques sont plus souvent poursuivies qu’ecoutees.