Extrait de l’introduction du premier chapitre d’un livre.
Pourquoi les gens se divisent-ils a ce point sur ce qui est stable et sur ce qui doit changer?
Dans toutes les societes, il existe des desaccords sur les programmes et les politiques publiques. Mais le desacord le plus profond ne porte pas d’abord sur les chiffres, les outils techniques ou les mecanismes d’application. Il porte sur ce a partir de quoi ces programmes sont construits. Le vrai probleme n’est pas simplement de choisir entre deux politiques fiscales ou deux options sanitaires. Ces questions, aussi complexes soient-elles, peuvent encore etre discutees avec l’expertise et la comparaison. Le noeud du probleme est plus en amont: d’ou partons-nous? Quelle valeur superieure doit servir de reference commune? Et lorsque les exigences se heurtent, que faut-il faire passer en premier et que peut-on remettre a plus tard?
Ce ne sont pas des questions abstraites reservees aux salles de cours. Ce sont elles qui decident du destin des Etats. Une societe peut-elle construire ses institutions sur un terrain commun, ou reste-t-elle prisonniere de luttes de sens qui paralysent toute reforme? Le pluralisme devient-il une force creatrice ou bien se transforme-t-il en barrage permanent qui reduit la politique a la simple gestion de crise?
En Tunisie, comme dans beaucoup de pays arabes, le desacord sur les fondements et sur la hierarchie des priorites a longtemps empeche l’installation d’un projet reformateur coherent. Il est relativement facile de s’accorder, au moins en apparence, sur la necessite de reformer l’ecole, de sauver les finances publiques, de moderniser les infrastructures ou d’elargir les libertes. Mais des qu’on atteint la question fondatrice, la division reapparait: quelle est la reference commune de l’Etat? Quel critere permet d’ordonner des demandes concurrentes? C’est la que se revele la crise. Chaque camp part d’un point de depart different et construit son ordre de priorite selon sa propre vision. Le debat politique ressemble alors a un dialogue de sourds: les discours se cotoient sans se rencontrer, les projets s’accumulent sans sol commun ni pacte partage.
La Tunisie a vu ce schema revenir sans cesse depuis 2011. Le debat sur la place de la charia dans la Constitution, sur le sens de la “civilite de l’Etat”, sur la justice regionale, sur l’equilibre entre securite et libertes apres les attentats: tous ces conflits ont renvoye a la meme question initiale, jamais tranchee de maniere stable. Quel est le contrat commun qui fixe la reference superieure et dessine une hierarchie legitime des priorites?
Aucun projet politique ou reformateur ne peut tenir tant que ce debat n’est pas clarifie sur deux plans lies.
Le premier plan est celui du point de depart: qu’est-ce qui ne doit pas etre negocie? Quels principes doivent rester hors du vote fluctuant et hors du marchandage conjoncturel?
Le second est celui de la priorite: comment classer des exigences concurrentes dans un monde de ressources limitees, ou tout ne peut pas etre fait en meme temps?
Ces deux niveaux ne relevent pas du luxe intellectuel. Ils conditionnent la stabilite de l’Etat et sa capacite a construire des institutions durables.
Ce chapitre entend revenir a cette racine du probleme: des fondements divergents, des priorites concurrentes et l’absence d’une mesure commune capable d’organiser le desacord au lieu de l’abandonner a la logique de la domination. Parce que le livre adopte une perspective democratique, sociale et rationnelle, il regardera ces questions sous deux angles complementaires: celui des droits qui ne devraient pas etre mis aux voix, comme la citoyennete, la dignite et la justice; et celui de la gestion realiste des contraintes, comme la securite, le developpement et l’equilibre financier.
Tout l’enjeu est d’administrer cette dualite avec des regles qui protegent le principe sans laisser l’exception le devorer, et qui empechent la contrainte du moment de se transformer en doctrine autoritaire baptisee “priorite”. C’est ce fil que les chapitres suivants reprendront, en affrontant directement la question de la reference commune: est-ce la citoyennete egale, au-dessus des appartenances, ou la croyance de la majorite avec sa charge religieuse et culturelle? Puis viendra la question du classement: la liberte d’abord ou la justice? La securite avant les droits ou les droits avant la stabilite?