Dans mon livre Crise des fondements et des priorites en Tunisie, j’ai voulu poser une question differente: et si notre crise ne provenait pas d’abord des programmes que nous proposons, mais des bases a partir desquelles nous pensons le pays?
La question que nous evitons
La Tunisie ne manque ni de plans ni de strategies. Les documents officiels s’accumulent, les promesses electorales reviennent a chaque saison et les diagnostics techniques ne manquent pas. Ce qui manque, c’est l’accord sur une question plus profonde: vers quoi voulons-nous aller, et depuis quel point de depart voulons-nous penser l’action publique?
Les oppositions de fond qui structurent le conflit
Dans le livre, j’ai tente de montrer que ce qui apparait comme un conflit gauche-droite recouvre en realite des oppositions plus profondes.
Il y a d’abord le courant de l’identite face au courant de l’interet. Le premier voit l’Etat comme l’expression d’un soi collectif, porteur d’histoire, de symboles et de continuite. Le second demande ce que vaut une identite glorieuse si le citoyen reste enferme dans le chomage et la precarite.
Il y a ensuite l’opposition entre une elite de reference et une elite pragmatique: d’un cote ceux qui partent de reperes civilisationnels ou culturels, de l’autre ceux qui posent d’abord la question de ce qui fonctionne effectivement.
Enfin, il y a la divergence entre un Etat protecteur et un Etat facilitateur: certains attendent de l’Etat qu’il garantisse directement la vie sociale et economique; d’autres lui assignent surtout la mission de creer les conditions de l’initiative privee.
Pourquoi ces tensions deviennent destructrices
Le danger vient du fait que ces clivages restent souvent implicites. Ils ne sont ni exposes franchement ni assumes comme tels dans le debat public. Des lors, chacun repond a une question differente tout en croyant discuter du meme sujet.
Le responsable qui propose un programme economique se voit attaque au nom de l’identite. Celui qui parle d’identite est critique a coups de statistiques sur le chomage. Les deux camps parlent a cote l’un de l’autre parce qu’ils n’ont pas explicite la hiérarchie de leurs questions premieres.
Ce que demanderait un vrai commencement
La sortie de crise ne peut donc pas commencer uniquement par des catalogues de mesures. Elle suppose au prealable un accord plus franc sur l’ordre des questions:
- Quel type d’Etat voulons-nous reellement?
- Quelles sont les valeurs sur lesquelles nous refusons de negocier?
- Quelles priorites communes peuvent etre reconnues avant la bataille des programmes?
La crise tunisienne, comme beaucoup d’autres crises arabes, ne releve pas d’abord d’un manque de competences ou de ressources. Elle releve d’une absence de langage commun pour debattre des fondements avant de se dechirer sur les details. Tant que ces bases resteront dans l’ombre, le conflit politique continuera de ressembler a une guerre d’identites plus qu’a une deliberation nationale.