Au printemps 2012, dans une Tunisie encore installee dans les premieres annees de sa transition democratique, certains intellectuels et militants ont avance l’idee de construire un “pole islamique” concurrent d’Ennahdha. Leur raisonnement etait simple: il n’est pas sain qu’un seul parti occupe tout l’espace religieux en politique; le pluralisme serait donc preferable.
Je partage en partie ce point de depart. Le pluralisme partisan est une chose saine. Mais il me semblait que la question decisive etait ailleurs, plus profonde que la simple concurrence electorale. Elle touche a la relation entre religion et politique dans les democraties naissantes.
La distinction essentielle souvent oubliee
Le vrai probleme de beaucoup d’experiences d’islam politique tient a l’absence de distinction entre deux realites de nature differente.
Le parti politique represente un courant, une interpretation, une vision particuliere du bien commun. Il n’existe democratiquement qu’a condition de reconnaitre que d’autres courants sont eux aussi legitimes et qu’ils ont le droit de lui disputer les voix, le pouvoir et l’influence. Sa legitimite est electorale, provisoire et reversible.
L’Etat, lui, appartient a l’ensemble des citoyens. Il ne doit pas servir un courant particulier, meme majoritaire, mais administrer le bien commun pour tous. Sa legitimite ne vient pas du fait qu’il incarne une tendance ideologique, mais du fait qu’il sert tout le monde.
Quand un parti a reference islamique comprend cette difference, il peut fonctionner normalement dans un cadre democratique. Quand il s’imagine au contraire qu’il ne represente pas seulement un courant, mais l’islam lui-meme, alors ses adversaires cessent d’etre de simples concurrents politiques. Ils deviennent, dans son imaginaire, des menaces contre la religion.
Quand un conflit politique devient une guerre de legitimite
Dans la Tunisie de l’apres-revolution, comme dans d’autres transitions arabes, le clivage reel etait souvent moins ideologique qu’on ne le disait. Il etait surtout politique: qui gouverne, qui distribue les ressources, qui controle les postes, qui arbitre l’Etat? Mais des qu’on habille ce conflit politique d’un langage religieux totalisant, il change de nature.
Un conflit politique peut se negocier. On peut transiger sur un programme, un calendrier, une coalition ou un partage de responsabilites. Mais si l’on presente l’affrontement comme une lutte entre “l’islam” et ses ennemis, ou entre “la verite” et “l’erreur”, toute concession devient une trahison. Le compromis cesse d’etre une technique de gouvernement pour devenir une faute morale.
Trois figures de l’islam politique
L’experience comparee permet de distinguer trois grands modeles.
Le premier est celui de la fusion complete: le parti se comprend comme l’expression politique naturelle de l’islam. Une defaite electorale n’est plus une simple alternance, mais une blessure infligee au projet religieux lui-meme. Ce modele rend l’alternance psychologiquement presque impossible.
Le deuxieme est celui de la separation fonctionnelle: le parti dit s’inspirer de valeurs islamiques, mais sans pretendre incarner l’islam. Il propose un programme, accepte d’etre juge sur ses resultats et peut perdre sans transformer cette perte en drame theologique.
Le troisieme est celui de l’oscillation: le parti affirme la separation quand il parle aux observateurs exterieurs, mais redevient fusionnel quand il s’adresse a sa base. Ce double langage detruit la confiance des deux cotes.
A quelles conditions un parti de reference islamique peut-il enrichir la democratie?
D’abord, il doit definir son identite par des valeurs et un programme, non par une pretention a la representation exclusive du religieux. Dire “nos choix sont inspires par des valeurs islamiques” n’a rien a voir avec dire “nous sommes l’islam en politique”.
Ensuite, il doit accepter d’etre juge sur ses effets. La democratie demande des comptes sur la pauvrete, les services publics, l’economie, les libertes, la qualite institutionnelle. Se refugier derriere le sacre pour echapper au bilan revient a confondre critique politique et hostilite religieuse.
Enfin, il doit savoir traiter l’opposition interne sans l’excommunier symboliquement. Un parti qui accuse tout dissident venu du meme univers religieux d’etre au service de ses adversaires reconduit une logique d’exclusion avant meme d’affronter ses competiteurs declares.
La lecon tunisienne
La Tunisie a appris, comme bien d’autres pays issus du printemps arabe, qu’une election ne suffit pas a installer une democratie. Il faut aussi une culture politique capable de distinguer l’adversaire du traitre, la competition du conflit existentiel, le programme discutable de l’identite non negociable.
Quand cette culture manque, chaque scrutin ressemble a une bataille finale dans laquelle chacun croit que perdre signifie tout perdre. Dans ces conditions, les elections n’organisent plus le pluralisme; elles aggravent l’angoisse collective.
Je n’ecris pas cela depuis un refus de voir la religion nourrir la politique. J’ecris depuis la conviction inverse: l’islam est trop grand pour etre reduit a un parti, et le parti qui pretend le porter tout entier se charge d’un poids qu’aucune organisation humaine ne peut legitimement soutenir. Un parti a reference islamique qui accepte le jeu democratique peut enrichir la vie publique. Un parti qui transforme chaque desaccord en offense au sacre empeche, lui, la democratie de grandir.