Selon l’agence iranienne Fars, entre 23 et 26 millions d’Iraniens auraient pris part aux marches commemorant l’anniversaire de la revolution, reparties sur environ 1400 villes et localites.
Ce chiffre est-il plausible?
Je tends a considerer un tel ordre de grandeur comme plausible, meme si le nombre exact peut evidemment se discuter.
D’abord pour une raison geographique: quand on parle d’environ 1400 points de rassemblement dans un pays de plus de 90 millions d’habitants, le passage a des dizaines de millions n’est pas automatiquement absurde. Ensuite parce qu’il ne s’agit pas d’un evenement ponctuel depourvu de preparation, mais d’un rituel politique national, avec sa charge symbolique, ses structures de mobilisation et ses moyens logistiques. Enfin, le fait de ventiler la participation entre capitale, provinces et petites villes rend l’estimation moins arbitraire qu’un nombre lache sans details.
Le probleme du regard a sens unique
Le debat sur la “legitimite” du regime iranien est souvent mene avec un seul oeil: un regard occidental qui projette ses propres criteres sur une histoire revolutionnaire differente. Or la legitimite d’un regime ne se presente pas partout sous le meme moule.
Les democraties occidentales mettent en avant les elections et les institutions. Mais elles montrent elles aussi leurs limites lorsque des interets strategiques majeurs entrent en jeu. La legitimite revolutionnaire iranienne repose sur une autre combinaison: continuite du projet, solidarite face a l’ennemi exterieur et imbrication du national et du religieux.
Ce que les chiffres ne disent pas a eux seuls
Une foule massive dans un systeme fortement organise ne signifie pas automatiquement une adhesion unanime. Mais il est tout aussi insuffisant de tout expliquer par la contrainte. La realite se situe entre ces deux recits reducteurs.
L’outil d’analyse le plus utile consiste a distinguer plusieurs types de participation:
- la participation volontaire et expressive, quand les gens viennent par conviction;
- la participation sociale, quand la pression du milieu, des institutions ou du voisinage pese fortement;
- la participation incitee, lorsqu’un avantage materiel, administratif ou professionnel entre en jeu.
Les regimes solides savent souvent activer ces trois registres a la fois.
Conclusion
Les grandes marches iraniennes sont un fait politique reel qui merite d’etre analyse serieusement, non rejete d’avance pour des raisons ideologiques. L’analyse rigoureuse ne commence pas par la conclusion; elle commence par l’observation des mecanismes concrets qui produisent la foule.