Chaque fois que surviennent de grands incendies, des inondations dévastatrices ou des séismes meurtriers quelque part dans le monde, les réseaux sociaux se remplissent rapidement de commentaires expliquant ce qui arrive comme un châtiment divin direct: “c’est ce qu’ils méritent”, “Dieu les punit”, “regardez comment les injustes sont frappés”. Ce type d’interprétation est revenu à propos des incendies en Californie comme à propos d’autres catastrophes, et il mérite qu’on s’arrête non sur un cas isolé, mais sur la logique elle-même.
Je m’arrête sur ces commentaires non parce qu’ils viendraient toujours d’une intention mauvaise, mais parce qu’ils naissent souvent d’une sincère sensibilité religieuse qui n’a pas été accompagnée jusqu’à une vraie méditation du Coran. Entre le zèle et la réflexion, il y a une distance que nous devons apprendre à parcourir.
Première perspective: le phénomène naturel et la loi de Dieu
Le Coran affirme clairement que le monde naturel fonctionne selon des lois stables que Dieu a déposées dans la création. L’univers n’est pas livré au hasard, mais ordonné.
Les incendies récurrents de Californie, par exemple, ne relèvent pas d’un surgissement inexplicable. Ils sont liés à des causes environnementales et climatiques bien documentées: sécheresse prolongée, hausse des températures, vents secs, accumulation de matière végétale. Ces facteurs produisent leurs effets selon les lois de la nature, qu’il s’agisse de Californie, du Chili, de l’Australie ou du Portugal.
Croire que Dieu a créé ces lois n’entre pas en contradiction avec leur compréhension scientifique. Au contraire, les deux plans se renforcent mutuellement.
Deuxième perspective: l’épreuve plutôt que la punition automatique
Lorsque les premiers musulmans furent frappés à Uhud, le Coran interpréta l’événement d’une manière subtile. Ailleurs, il rappelle que ce qui atteint les êtres humains peut être lié à ce qu’ils ont provoqué, mais aussi que Dieu pardonne beaucoup. Ces passages ne fondent pas l’idée que toute catastrophe serait une punition pure et simple. Ils indiquent plutôt que l’épreuve appartient à la condition humaine et que ses liens avec l’agir humain sont parfois réels, parfois non réductibles à une faute morale immédiate.
Les prophètes eux-mêmes ont été éprouvés: Ayyub, Ibrahim, Musa. L’épreuve ne signifie donc pas automatiquement culpabilité.
Et dans les catastrophes contemporaines, on trouve aussi parmi les victimes des enfants, des personnes âgées, des croyants sincères, des familles sans lien avec les décisions politiques qu’on voudrait parfois désigner. Comment soutenir alors qu’il s’agirait d’un châtiment précisément dirigé contre les seuls injustes?
Troisième perspective: la justice divine refuse la culpabilité collective
Le Coran affirme de manière répétée qu’aucune âme ne porte le fardeau d’une autre. Ce principe rend très problématique toute lecture qui transforme une catastrophe en sanction collective infligée à des populations entières à cause des fautes de certains, ou à cause des choix politiques de leurs gouvernants.
Un peuple est fait de millions de personnes différentes, croyantes ou non, justes ou injustes, innocentes ou responsables à des degrés divers. Appliquer une logique de punition globale revient à heurter frontalement l’idée même de justice telle que le Coran l’énonce.
Quatrième perspective: la responsabilité humaine dans les désordres écologiques
Le Coran ne se contente pas d’un langage invisible. Il évoque aussi la part directe de l’action humaine dans la corruption du monde. C’est l’un des aspects les plus frappants de sa lecture du réel.
Le dérèglement climatique qui accentue incendies, sécheresses et inondations relève largement aujourd’hui d’une responsabilité humaine: combustibles fossiles, destruction des forêts, surconsommation, déséquilibres écologiques massifs. Une lecture religieuse sérieuse doit donc poser non pas seulement la question “est-ce un châtiment?”, mais celle-ci: quelle part avons-nous, individuellement et collectivement, dans ce qui se produit?
Cinquième perspective: de la jubilation malsaine à la solidarité
Une autre dimension du problème est la jubilation devant le malheur d’autrui. Les réseaux sociaux récompensent souvent la réaction émotionnelle rapide plutôt que la profondeur.
Or le Coran refuse que la haine d’un peuple nous conduise à l’injustice. À plus forte raison, il ne peut encourager une joie mauvaise devant la souffrance de personnes ordinaires, de familles ou d’enfants.
L’attitude islamique juste face aux catastrophes humaines, quelles que soient l’identité ou la religion des victimes, est la solidarité, l’aide, la compassion et la prière. Voilà ce qu’enseigne le Coran et ce qu’incarne une éthique prophétique digne de ce nom.
Conclusion
Les catastrophes naturelles relèvent de lois de la création, d’épreuves de la condition humaine, et parfois de conséquences aggravées par la responsabilité écologique des hommes. Il n’est pas légitime de les transformer automatiquement en signes de châtiment ciblé sans preuve coranique explicite.
La lecture croyante des catastrophes n’exige pas de produire un commentaire tout fait qui nous rassure. Elle exige plutôt de poser les vraies questions: comment aider? comment compatir? comment réduire notre part dans les désastres futurs? C’est ce déplacement, de la condamnation rapide vers la responsabilité et la solidarité, qui convient à une conscience coranique mûre.