En 2014, l’Université de Pennsylvanie publiait son indice annuel d’évaluation des think tanks dans le monde. En découvrant ses critères, j’y ai vu plus qu’un simple outil de classement des centres de recherche politique: j’y ai vu un miroir révélateur de ce qui manque encore à une grande partie de la recherche islamique, académique et numérique.

L’écart entre la qualité exigée et ce que produisent beaucoup d’institutions de recherche islamique est réel. Le réduire ne signifie pas importer mécaniquement un modèle occidental, mais apprendre de standards sérieux et les adapter à des champs de recherche islamiques spécifiques. L’un des domaines qui me paraît le plus demandeur de cette adaptation est celui que l’on pourrait appeler les sciences coraniques numériques.

Que signifie la qualité en recherche?

L’indice de Pennsylvanie évalue notamment:

  • la qualité du leadership et la continuité de l’engagement scientifique;
  • la qualité et la précision des recherches produites;
  • l’impact réel dans l’espace public et dans la décision;
  • l’indépendance par rapport au financeur;
  • l’originalité intellectuelle;
  • la capacité à participer utilement aux grands débats publics.

Lorsqu’on applique ces critères à une partie de la production islamique contemporaine, plusieurs faiblesses apparaissent: recherches qui ne parlent qu’aux spécialistes, positions idéologiques habillées en savoir, répétition de contenus déjà connus, faible culture critique, rupture entre le chercheur musulman et la question des politiques publiques.

Une opportunité exceptionnelle: les sciences coraniques numériques

L’environnement numérique a ouvert aux études coraniques des horizons que les exégètes classiques n’auraient guère pu imaginer. Ce qui nécessitait autrefois des années de dépouillement manuel peut désormais être accompli en quelques secondes. Ce qui était réservé à quelques spécialistes devient accessible à tout chercheur suffisamment préparé.

Parmi les champs les plus prometteurs, on peut citer:

Cartographier la révélation dans le temps et dans l’espace

Le Coran n’a pas été révélé d’un seul bloc, mais sur vingt-trois années et dans des contextes variés. Les savants classiques ont développé pour cela les sciences du mecquois et du médinois, ainsi que l’étude des circonstances de révélation. Aujourd’hui, il devient possible de cartographier plus finement la révélation: quelles unités relèvent de la période mecquoise? lesquelles de la médinoise? quels enchaînements thématiques et stylistiques apparaissent à travers cette chronologie?

Étudier la structure lexicale et sémantique

Les termes coraniques ne sont pas isolés. Ils s’inscrivent dans des réseaux de sens. Un traitement numérique rigoureux peut aider à faire apparaître des relations sémantiques qu’une lecture linéaire seule peine à saisir.

Comparer les exégèses classiques et contemporaines

Que disent les différents tafsirs d’un même verset? Où convergent-ils? Où se séparent-ils? Quelles transformations de lecture apparaissent selon les siècles? Les bases de données numériques rendent ce type de comparaison incomparablement plus maniable.

Les conditions d’une recherche coranique numérique sérieuse

Ce qui manque à ce champ n’est pas d’abord la technologie, mais une méthodologie académique ferme.

La transparence de la méthode

Comment les données ont-elles été classées? Sur quelles sources repose la datation? Quel est le degré de certitude de chaque affirmation? La recherche sérieuse rend visibles ces choix au lieu de les dissimuler.

La conscience des limites

La technologie permet d’accroître les quantités de données, mais ne garantit ni l’intelligence du contexte ni la profondeur herméneutique. L’analyse numérique ne dispense ni de la philologie, ni de l’histoire, ni de la rhétorique, ni de la réflexion théologique.

La vérifiabilité

Les résultats doivent être publiés de manière à permettre leur contrôle, leur contestation ou leur prolongement par d’autres chercheurs. La science avance par accumulation critique, non par fermeture.

L’effet éducatif et social

La recherche coranique numérique de qualité ne devrait pas rester enfermée dans l’académie. Elle devrait aussi produire des outils pédagogiques et interactifs qui aident le lecteur ordinaire à nouer un lien plus profond et plus intelligent avec le texte coranique.

Ce que la Tunisie et le monde arabe pourraient accomplir

On imagine parfois que ce type de projet est réservé aux grandes institutions occidentales, saoudiennes ou malaisiennes. Ce n’est pas exact. Les technologies sont largement disponibles, et les compétences existent dans le monde arabe et musulman. Ce qui manque le plus souvent, c’est la combinaison de trois éléments: rigueur méthodologique, financement indépendant et culture institutionnelle attentive à la profondeur plutôt qu’à la vitesse.

Un projet relativement simple, par exemple une base de données liant chaque verset à sa sourate, à sa datation probable, à ses circonstances de révélation et aux grandes lignes de ses tafsirs classiques, constituerait déjà un instrument de recherche d’une valeur considérable. Ce qu’il faut surtout, ce n’est pas du génie solitaire, mais de la patience, de la méthode et de la coopération.

Conclusion

La leçon indirecte des standards appliqués aux grands centres de recherche est claire: la qualité intellectuelle n’est pas un luxe, mais une condition de l’influence. La recherche coranique numérique se trouve aujourd’hui devant une occasion rare: des outils puissants, un patrimoine savant immense et un public mondial en quête de lectures sérieuses du texte le plus central de l’expérience islamique.

Mettre cette opportunité au service d’une recherche exigeante n’est pas seulement un projet académique. C’est une part de l’amana assumée par quiconque travaille au service de ce texte.