Un ami m’a un jour posé une question qui paraissait simple, mais qui a ouvert en moi une longue réflexion: le Sahih al-Bukhari est-il un livre d’histoire, un livre de religion, ou un livre de science?
La question n’a rien d’un luxe intellectuel. La réponse détermine directement la manière dont nous devons lire cet ouvrage: comme un texte sacré infaillible à l’égal du Coran? comme un document historique ouvert à l’examen critique? ou comme une œuvre savante humaine, dotée de méthode, de critères et de limites? De cette réponse découlent des enjeux majeurs qui touchent à la jurisprudence, à la croyance et à notre façon de lire tout l’héritage islamique.
Que signifie ici le mot religion?
Pour savoir si les recueils de hadiths relèvent de la religion au sens fort, il faut d’abord préciser ce qu’on entend par religion. Or une grande partie des polémiques sur le hadith se déploient sans même s’arrêter sur cette question première.
Dans son livre La Religion, Abdallah Draz propose une définition philosophique large et rigoureuse. La religion suppose, selon lui, un être extérieur à l’homme, invisible, actif, de nature spirituelle, supérieur à l’humain et digne d’adoration. Autrement dit, la religion désigne avant tout la relation à Dieu, dans l’adoration, l’obéissance et l’orientation ultime de la vie.
Ce qui vient de Dieu avec certitude oblige religieusement. En revanche, ce que les hommes ont transmis, compilé et interprété au sujet de la vie du Prophète, de ses actes et de ses paroles, relève d’un matériau dont le statut dépend du degré d’authenticité et du type de signification.
La Sunna et les recueils de hadiths: une distinction décisive
Avant même de répondre à la question de classification, il faut distinguer deux choses que le débat public confond souvent: la Sunna prophétique, en tant que guidée, explication et source de compréhension religieuse, et les livres de hadiths, en tant que compilations humaines réunissant des récits attribués au Prophète selon des méthodes et des chaînes de transmission diverses.
Confondre les deux conduit certains à hausser le livre au rang du texte sacré, tandis que d’autres rejettent d’un bloc tout l’héritage hadithique. Or la Sunna n’est pas identique au support qui la transmet, de même que le Coran n’est pas réductible aux livres de tafsir qui l’expliquent.
Les recueils de hadiths ont trois visages à la fois
La réponse la plus juste à la question n’est pas unique. Ces livres sont, en même temps, de l’histoire, de la religion et de la science.
Ils sont d’abord des documents historiques
Ils conservent la mémoire de l’expérience prophétique et de la première communauté: paroles, actes, approbations, situations, pratiques, climat social et circonstances de la révélation. C’est une matière historique de très grande valeur, qui ne peut être lue sérieusement sans attention au contexte, à la chaîne de transmission, aux conditions de circulation du récit et à la nature des témoins.
Ils servent aussi le فهم religieux
Une partie importante des hadiths éclaire directement la compréhension religieuse. La prière, le pèlerinage, la zakat et bien d’autres dimensions de la pratique ne se comprennent pas pleinement par le Coran seul, mais aussi à travers les explications prophétiques transmises. En ce sens, les livres de hadiths servent la religion. Mais ils le font à des degrés variables de certitude et de force probante. Ils ne constituent pas un bloc homogène où chaque élément aurait le même statut.
Ils sont enfin une œuvre scientifique humaine
Al-Bukhari, Muslim, al-Tirmidhi et les autres étaient des savants qui ont produit un effort immense de collecte, de tri et de critique. Mais toute méthode humaine, aussi rigoureuse soit-elle, reste distincte de l’infaillibilité. Les spécialistes du hadith eux-mêmes l’ont toujours su. Des critiques internes ont existé entre savants, précisément parce qu’ils ne traitaient pas leurs ouvrages comme des textes sacrés, mais comme des productions savantes perfectibles.
Le point décisif: la différence entre Coran et hadith
Ce qui singularise le Coran, c’est que Dieu s’est explicitement chargé de sa préservation. Rien d’équivalent n’existe pour les recueils de hadiths. Le Coran est transmis de manière massivement continue et certaine dans sa lettre, tandis que les hadiths présentent entre eux des degrés très différents de solidité.
Dire cela ne revient pas à mépriser les livres de hadiths. Cela revient seulement à placer chaque source à son niveau propre, sans confondre la révélation divine préservée et la transmission humaine, même noble et savante.
Les deux erreurs opposées
Le débat sur le hadith tombe souvent dans l’un de deux excès.
L’excès de sacralisation
Dans cette approche, tout ce qui se trouve chez al-Bukhari est traité comme s’il s’agissait d’un second Coran. Il ne serait ni discutable ni réexaminable. Cette attitude ne correspond ni à la réalité du travail des muhaddithin ni à l’histoire des débats savants autour même des récits classés comme authentiques.
L’excès du rejet total
À l’autre extrême, certains veulent écarter l’ensemble des recueils de hadiths et ne conserver que le Coran. En pratique, cela conduit à faire s’effondrer une grande partie de la compréhension détaillée du droit et du culte, tout en effaçant des siècles d’effort scientifique exceptionnel.
Une troisième voie plus fidèle à la vérité
La voie la plus juste reconnaît la valeur immense des livres de hadiths comme sources historiques, religieuses et scientifiques à la fois, sans leur attribuer la même certitude que le Coran. Elle applique à ce patrimoine les outils critiques que les musulmans eux-mêmes ont développés, sans peur révérencielle et sans désinvolture.
Deux pistes pour la recherche contemporaine
Deux efforts me paraissent particulièrement utiles aujourd’hui.
Développer une gradation plus fine de l’authenticité
La distinction classique entre sahih, hasan et da’if reste précieuse, mais elle manque parfois de précision probabiliste. Tous les hadiths dits authentiques ne se situent pas au même degré de certitude. Une méthodologie plus nuancée serait plus utile à la pensée contemporaine.
Distinguer les fonctions des hadiths
Le hadith normatif, le hadith historique, le hadith affectif ou mémoriel ne jouent pas le même rôle. Les traiter avec les mêmes outils crée des confusions inutiles. Une classification fonctionnelle aiderait le juriste, l’historien et le penseur religieux à mieux travailler leur propre matériau.
L’amour comme moteur de transmission
On oublie souvent que les compagnons et les générations suivantes n’ont pas transmis chaque détail de la vie du Prophète par pur réflexe juridique. Ils l’ont aussi fait par amour, par attachement profond à une figure qui avait transformé leur vie. Cet élément affectif n’annule pas l’exigence critique, mais il en éclaire la profondeur humaine.
Conclusion
Le Sahih al-Bukhari, comme les grands recueils de hadiths en général, relève des trois registres à la fois: histoire, religion et science. L’erreur ne consiste pas à voir en lui l’un de ces trois aspects, mais à l’enfermer dans un seul en niant les deux autres. La lecture mature est celle qui sait tenir ensemble ces trois dimensions, et passer de l’une à l’autre selon la nature de la question posée.