Calmement: les positions d’Abu Ishaq al-Huwayni face aux événements politiques de 2012-2013
Ce texte vise à rassembler, avec calme, les principales positions politiques du cheikh Abu Ishaq al-Huwayni à propos du massacre de Rabaa, du gouvernement de Mohamed Morsi et de l’installation du pouvoir de Sissi.
Ses déclarations sur Rabaa en 2013
À mesure que la crise s’aggravait durant l’été 2013, al-Huwayni adopta une position prudente, fondée sur le refus de l’effusion de sang. Le 3 juillet 2013, jour de l’annonce de la destitution de Morsi, il appela dans une fatwa les partisans du président à se retirer des sit-in afin d’éviter un bain de sang. Tout en restant attaché à la légitimité du président déchu, il considérait qu’une confrontation violente pouvait précipiter le pays dans une fitna grave.
Lorsque Abdel Fattah al-Sissi demanda ensuite à la foule de lui accorder un “mandat” pour faire face à ce qu’il appelait le terrorisme, al-Huwayni réagit publiquement avec fermeté. Il exprima sa profonde inquiétude, qualifia cet appel d’acte répréhensible sur le plan religieux comme sur le plan social, et avertit qu’il pouvait mener à une guerre civile et à un sang interdit. Il demanda explicitement à Sissi de ne pas se compromettre dans le sang des Égyptiens, en lui rappelant sa responsabilité devant Dieu.
Dans le même texte, lu par l’un de ses disciples depuis la chaire de la mosquée Ibn Taymiyya à Kafr al-Shaykh, il disait en substance que le conflit politique ne se résout pas par le sang mais risque d’ouvrir la voie au chaos et à une mer de violences.
Par cette position, il s’est donc clairement situé, d’un point de vue religieux, contre l’idée même d’un écrasement de Rabaa par la force. Après le massacre du 14 août 2013, il garda publiquement davantage le silence, sans doute en raison du climat de répression. Mais sa prise de position préalable reste l’expression la plus nette de son refus.
Sa position face au gouvernement des Frères musulmans
Al-Huwayni n’appartenait pas aux Frères musulmans. Il regardait leur expérience depuis un point de vue salafi réformiste, davantage soucieux du registre religieux que de l’appartenance partisane.
Durant l’année de présidence de Morsi, il resta relativement distant des affrontements politiques quotidiens. Mais après la destitution de Morsi, il sortit de sa réserve pour formuler une critique sévère de l’expérience des islamistes sans toujours les nommer directement.
Dans une vidéo devenue célèbre, il déclara en substance que Dieu semblait dire aux gens désireux d’établir l’islam qu’on leur avait donné le pouvoir pendant un an et qu’ils n’avaient pas su en faire bon usage. Il estimait que les Frères n’avaient pas correctement gouverné le pays et que l’implantation authentique de l’islam supposait d’abord une vraie servitude envers Dieu.
Il disait encore que s’ils avaient été de véritables adorateurs de Dieu, Celui-ci les aurait établis même sans disposer des causes matérielles apparentes. Il savait que ces propos lui vaudraient d’être accusé de faiblesse ou de défection, mais les présentait comme un conseil sincère, non comme un mouvement émotionnel.
Ces critiques provoquèrent une grande controverse. Certains y virent une attaque contre les Frères musulmans. Le fils du cheikh, Hatim al-Huwayni, précisa alors que son père ne les avait pas nommés et n’entendait pas les frapper gratuitement. Il rappela aussi que son père, comme le Conseil consultatif des savants auquel il appartenait, considérait le retour de Morsi à son poste légitime comme la première étape nécessaire pour sortir le pays de la crise.
En résumé, al-Huwayni soutenait la légitimité de Morsi, mais critiquait sévèrement les islamistes sur leur incapacité à gouverner selon les exigences qu’ils prétendaient porter. Ce double positionnement, critique sans ralliement à l’adversaire, a donné à sa voix une tonalité intermédiaire qui mécontenta à la fois des partisans de la légitimité et des soutiens du nouveau pouvoir.
Son attitude face au pouvoir de Sissi
Après les événements sanglants de 2013 et la consolidation du pouvoir de Sissi, il n’existe pas de traces d’un soutien notable d’al-Huwayni au nouveau régime. Au contraire, il demeura réservé et continua de rejeter la légitimité de ce qui s’était produit, mais sans entrer dans un affrontement public direct.
Il appela par exemple au boycott du référendum sur la Constitution de 2013. Lorsque certains médias prétendirent qu’il avait changé d’avis, il démentit officiellement et expliqua que s’il avait voulu se rétracter, il l’aurait déclaré lui-même clairement.
Dans le même temps, il adopta une ligne de prudence. À mesure que la répression s’intensifiait, il choisit de se retirer des affrontements quotidiens. Cette retenue était sans doute autant un choix qu’une contrainte: très vite, le ministère des Waqfs interdit à plusieurs figures salafies non alignées, dont al-Huwayni, Muhammad Hassan ou Mahmoud Hussein Yaqub, de prêcher dans les mosquées.
On peut donc parler, à son sujet, d’une opposition silencieuse: refus intérieur, absence de coopération visible, sans agitation médiatique ni activisme de rue.
Une orientation générale: le savant conseiller plus que l’acteur politique
Ce parcours montre qu’Abu Ishaq al-Huwayni s’inscrit dans une sensibilité salafie conservatrice qui reste réticente à l’exposition politique directe. Comme d’autres figures du salafisme dit traditionnel, il accorde la priorité à la réforme religieuse et morale de la société, et se méfie de l’immersion dans la compétition partisane.
Lorsqu’il prend la parole sur le politique, il le fait généralement dans le registre du conseil religieux et de l’exhortation morale. Il critique les Frères au nom du devoir religieux, et refuse le coup de force de Sissi au nom du même devoir. Il ne se range ni dans la salafiya madkhalie, totalement soumise au pouvoir, ni dans le camp de l’islam politique organisé. Il occupe plutôt une place relativement autonome.
Son attitude exprime une volonté constante d’éviter la fitna et de préserver les vies. C’est pourquoi il a pu recommander de mettre fin à certains sit-in pour éviter l’affrontement, tout en refusant l’appel aux violences et en condamnant la logique du mandat sanglant.
Lorsqu’il sentit que le conflit se transformait en affrontement brutal entre pouvoir et opposition, il choisit de se retirer. Cela correspond à sa manière de hiérarchiser les maux: protéger les vies et préserver la prédication lui paraissait plus important que s’exposer dans un champ politique où la violence d’État était devenue déterminante.
Conclusion
L’engagement politique d’al-Huwayni fut donc limité et conditionnel. Sa voix s’est faite entendre aux moments critiques pour rappeler, selon sa compréhension religieuse, l’exigence de justice, de retenue et d’interdiction du sang. Mais dès lors que le conflit entra dans une phase de domination brutale du pouvoir, il s’effaça du devant de la scène.
Cela lui a valu de décevoir certains soutiens de la légitimité, qui attendaient une opposition plus frontale, et de ne pas obtenir davantage la faveur du régime. Il a préféré rester fidèle à une posture de prédicateur avant tout, soucieux de ne pas devenir un instrument politique entre les mains de quelque camp que ce soit.