Si l’on veut clore sérieusement le débat sur Carrefour Tunisie, il faut commencer par les chiffres.
Les chiffres de Carrefour Tunisie
En 2022, Ulysse Hyper Distribution, qui exploite Carrefour Tunisie, a réalisé un chiffre d’affaires d’environ 376 millions d’euros, soit près de 1,255 milliard de dinars tunisiens.
Les chiffres du groupe mondial
Sur une période comparable, les ventes mondiales du groupe Carrefour se situaient autour de 94,55 milliards d’euros.
Ce que donne le calcul
Si l’on rapporte les ventes de Carrefour Tunisie, environ 0,376 milliard d’euros, au total mondial du groupe, environ 94,55 milliards, on obtient un ratio proche de 0,004, autrement dit autour de 0,4%.
Cela signifie que Carrefour Tunisie ne représente qu’une fraction minime des recettes mondiales du groupe.
Le poids dans le marché tunisien
Du point de vue du marché intérieur, le secteur moderne de la distribution en Tunisie, hypermarchés et supermarchés, ne couvre qu’une faible part du commerce total, tandis que la distribution traditionnelle domine toujours l’essentiel des ventes.
Au sein même de ce secteur moderne, l’ensemble lié à UTIC, Carrefour, Carrefour Market et Champion, ne correspond qu’à une part limitée. Autrement dit, Carrefour, dans son ensemble tunisien, reste un acteur modeste à l’échelle du marché total.
Ce que disent réellement les chiffres
Les chiffres n’annulent pas la légitimité de la colère. Mais ils permettent de distinguer le geste symbolique de la stratégie efficace. Un boycott peut se comprendre comme expression d’une position morale; comme levier économique réel, encore faut-il qu’il atteigne la bonne cible.
Quand la colère populaire échappe au calcul de l’intérêt concret, elle finit parfois par nuire à ceux qu’elle prétend défendre. Les employés tunisiens de Carrefour n’ont choisi ni la marque, ni les politiques internationales du groupe.
Le contexte politique du boycott
Pour comprendre l’ampleur émotionnelle du sujet, il faut reconnaître le contexte: la douleur de Gaza est réelle, la colère face au soutien occidental à Israël est compréhensible, et le besoin psychologique d’agir est puissant.
Dans ce contexte, boycotter Carrefour procure un sentiment d’action. Ce sentiment est réel sur le plan psychologique, même si l’effet matériel demeure faible.
Le problème n’est pas ce besoin d’agir, mais le fait de ne pas toujours diriger cette énergie vers les points de pression les plus utiles.
Ce qu’est un boycott efficace
Les campagnes comme BDS fonctionnent selon une logique différente de la colère spontanée. Elles identifient des entreprises précises, des liens précis avec l’occupation, et organisent des campagnes documentées capables de produire une pression mesurable.
La solidarité efficace demande donc plus que l’émotion: elle demande de l’information, du ciblage et de la stratégie.
Conclusion
La colère sans orientation se disperse. La solidarité vraiment efficace commence par l’analyse. Entre l’exutoire émotionnel et l’action utile, la différence tient souvent à un simple effort: regarder les chiffres avant d’agir.