Le mois dernier, un ami chiite à Ottawa m’a invité à assister à l’une des assemblées de deuil liées à Achoura. C’était la première fois que je participais à une telle activité. Je lui ai parlé franchement dès le début: j’accepterais avec plaisir, à condition de ne mettre personne mal à l’aise et de ne pas être moi-même placé dans une situation embarrassante. Il m’a rassuré sur l’accueil et le climat du lieu. J’ai donc décidé d’y aller.

Une expérience différente des images toutes faites

Ce qui m’a frappé d’abord, c’est la qualité de l’organisation et l’importance de l’affluence. La salle était vaste, bien préparée, avec des sièges confortables. Le décor était dominé par le noir, avec de grandes inscriptions coraniques, des slogans évoquant le sacrifice et la patience, et une vaste fresque portant les noms des martyrs d’Achoura.

L’assemblée a commencé par une récitation coranique très belle. Le lecteur avait un souffle long et un style qui m’a rappelé certains grands récitateurs que nous écoutions depuis longtemps, comme Muhammad Siddiq al-Minshawi. La réaction de l’assistance était visible: de légers balancements de tête, une présence du cœur, une attention intérieure réelle.

Entre la récitation et l’enseignement

Après la récitation, une courte allocution a appelé la communauté à soutenir les activités religieuses et éducatives, par le bénévolat et les dons.

Puis un cheikh venu d’Irak a pris la parole. Contrairement à ce que je m’attendais à entendre, son intervention relevait surtout de l’explication de versets coraniques. Je l’écoutais presque comme j’écouterais un cours de tafsir dans une mosquée sunnite.

Le discours n’était pas simplement rituel, comme on l’imagine parfois. Il s’appuyait sur une méditation des sens coraniques avant de relier ceux-ci, en fin de parcours, à l’histoire d’Achoura. Cela a donné à l’expérience une profondeur intellectuelle et spirituelle inattendue. J’y ai vu une confirmation de l’importance de la centralité coranique comme point de rencontre possible entre musulmans.

Tristesse, recueillement et chaleur humaine

À mesure que l’orateur s’approchait du souvenir d’Achoura, une atmosphère de tristesse et de recueillement s’est installée dans la salle. Mais ce qui m’a surpris, c’est que cette gravité n’empêchait pas la chaleur humaine. On sentait que beaucoup étaient heureux de se retrouver, échangeaient des salutations, des sourires, avant et après l’assemblée.

J’ai aussi remarqué la forte présence d’enfants et de jeunes, ce qui est particulièrement important dans un contexte diasporique. Pour beaucoup, ces rassemblements semblent jouer un rôle de transmission identitaire et de lien entre générations.

Quand la prière collective a commencé, j’ai eu le sentiment d’une émotion commune très dense. Le chagrin intime se mêlait au souvenir historique. La mémoire individuelle rencontrait la mémoire collective. Il y avait là une sincérité difficile à nier.

Comprendre la fonction des rites husseiniens

Cette expérience m’a poussé à réfléchir davantage à la dimension sociale et spirituelle de ces pratiques. Pour beaucoup de chiites, Achoura n’est pas seulement une date historique. C’est une manière de préserver une mémoire collective, de renforcer une identité, de réactiver les symboles du sacrifice et de la justice, tout en consolidant des réseaux d’entraide dans la communauté.

Dans le fond, cette fonction sociale n’appartient pas exclusivement à un seul courant. Au Canada, les sunnites organisent eux aussi de grandes activités pendant le Ramadan, les fêtes, les cercles de rappel ou les cours religieux. Les formes diffèrent, mais le noyau de l’expérience reste proche: chercher du sens, renforcer les liens et éprouver l’appartenance à une communauté.

Au-delà de la différence confessionnelle

Dans une perspective rationnelle et ouverte à la diversité, je crois que le fait d’assister à de telles assemblées aide à déconstruire les clichés et à comprendre l’autre avec plus de profondeur. J’ai la conviction que ce qui unit réellement les musulmans est plus vaste que ce qui les sépare.

Derrière la diversité des rites et des pratiques, il y a une même quête humaine: celle de l’appartenance, de la mémoire, des valeurs et de la paix intérieure.

Personnellement, j’ai été très heureux de cette invitation. Et si l’on m’invitait à nouveau, j’y retournerais sans hésiter. Il serait bon que sunnites et chiites s’invitent davantage dans des espaces débarrassés de la tension polémique et de la sensibilité confessionnelle.

Il ne s’agit pas d’entrer dans des controverses doctrinales interminables ni de vouloir convaincre à tout prix. Il suffit parfois de respirer une atmosphère spirituelle, puis de laisser cette expérience nourrir une coexistence plus sincère et des ponts plus solides de compréhension mutuelle.