J’évite depuis quelque temps les commentaires politiques. Mais dans un échange récent, presque marginal, j’ai dit que l’une des causes de la crise tunisienne était l’absence d’une véritable nouvelle élite. Le pays n’a pas fait émerger une génération de conduite; il a surtout recyclé d’anciens périphériques. Une élite n’est pas seulement un groupe de diplômés: c’est un ensemble de femmes et d’hommes porteurs d’un projet, d’une vision, d’une capacité à conduire, négocier et produire du compromis.
Nous nous sommes retrouvés face à des pseudo-élites, sans préparation théorique réelle, sans accumulation d’expérience politique et parfois sans éthique du leadership.
La scène tunisienne n’a pas produit de vrais partis, mais des regroupements électoraux. Le Parlement n’a pas fait émerger des députés, mais des intervenants de plateaux. Les gouvernements ne se sont pas construits sur la compétence, mais sur des équilibres provisoires.
Mon interlocuteur m’a alors répondu que la racine du problème venait précisément de cette division entre élite et peuple. Qui autorise certains à se dire élite? Le peuple doit se gouverner lui-même, disait-il, en développant longuement cette idée.
Je lui ai répondu que c’était là le cœur même de la pensée populiste. Ce discours confond l’élite avec l’appropriation du pouvoir. Ce qu’il faut refuser, ce n’est pas l’existence de personnes mieux préparées au gouvernement; c’est la prétention d’une élite à monopoliser le pouvoir ou à s’arroger seule l’intelligence du pays.
Quand le populisme présente la formule “le peuple se gouverne lui-même” comme si elle abolissait la nécessité de la compétence et de l’expérience, il ne supprime pas les hiérarchies réelles: il donne seulement un avantage pratique à ceux qui crient le plus fort ou qui mobilisent le mieux les émotions, et non à ceux qui sont les plus aptes à gouverner.
Détruire l’idée d’élite et les corps intermédiaires est l’un des plus grands dangers pour les peuples et pour les États.
Dans toute démocratie, les médiations institutionnelles, partis, syndicats, experts, servent de pont entre le peuple et l’État. Sans elles, la démocratie tombe sous la domination de l’émotion immédiate, et la confiance nécessaire à tout projet de long terme s’effondre.
La crise de l’élite tunisienne
Il faut reconnaître la crise de l’élite en Tunisie sans transformer ce diagnostic en justification du populisme. Oui, on peut parler d’une élite actuelle épuisée ou impuissante. Mais cela ne signifie pas qu’il faille abolir l’idée même d’élite. Au contraire, la Tunisie a besoin d’une véritable nouvelle élite: une élite qui porte un projet, respecte l’opinion publique et possède une éthique de la conduite.
De la même manière qu’aucune société ne peut réussir sportivement sans entraîneurs compétents, ni se distinguer artistiquement sans critiques ni metteurs en scène, aucune démocratie ne peut réussir sans responsables dotés d’expérience et de pensée.
Qu’est-ce qu’une pseudo-élite?
C’est une élite de diplômes sans projet. Elle présente la compétence technique comme substitut à la vision politique. Elle gère les crises sans posséder l’art de la négociation ni la capacité de bâtir des compromis durables.
Gérer une crise est une compétence. Conduire un pays vers un horizon cohérent en est une autre.
Pourquoi la Tunisie n’a-t-elle pas produit une nouvelle élite?
Les chemins qui font naître de vraies élites, des partis fonctionnels, des mouvements sociaux vivants, des institutions civiles solides, sont restés faibles ou paralysés. On a produit à la place davantage d’activistes numériques que de leaders de terrain, davantage de technocrates que de véritables politiques.
Conclusion
L’élite qui construit un État n’est pas celle qui a étudié à l’étranger ou qui parle un français impeccable. C’est celle qui porte un projet et sait conduire des personnes réelles dans des circonstances difficiles.