Leur querelle, aujourd’hui, n’est pas vraiment avec Ziad en tant que personne, mais avec sa position à l’égard de la résistance, qu’il a soutenue par son art et par ses prises de parole. Beaucoup oublient alors que la mort n’est pas le moment d’une vengeance symbolique, mais un instant humain qui appelle l’élévation, la compassion et un silence digne.

Pour moi, la mort est un moment presque sacré, une exhortation intérieure. Je n’aime pas qu’un vacarme hostile vienne troubler l’espace du chagrin et de l’adieu. Je n’ai jamais écrit méchamment sur quelqu’un au moment de sa mort, même lorsqu’il s’agissait de figures que je considère comme ennemies de l’humanité. Pourquoi le ferais-je aujourd’hui à propos d’un homme comme Ziad Rahbani, qui a pu se tromper aux yeux de certains, mais qui reste plus grand que l’une de ses positions politiques ou qu’une phrase polémique?

J’ai écrit avec retenue lors des morts de Ben Ali, Saddam, Kadhafi ou Moubarak, en gardant toujours une distance critique qui n’insulte ni la mort ni l’histoire.

Celui qui veut critiquer un défunt peut le faire de son vivant, ou sur sa propre page. Pas en allant se promener sur les espaces de deuil et de condoléances pour y déposer un rire, une moquerie ou le rappel agressif d’une position controversée.

Mort et règlement de comptes

Transformer un moment de mort en scène de débat politique ou idéologique révèle une faille dans la conscience collective. La mort est d’abord une expérience humaine, qui n’a rien à voir avec les classements et les calculs.

Lorsqu’un artiste, un penseur ou un journaliste meurt, certains se hâtent de saluer son œuvre et de prier pour lui, tandis que d’autres voient dans sa disparition une occasion de marquer des points. Les seconds n’expriment pas une hauteur intellectuelle, mais une faiblesse éthique.

La différence entre critique et opportunisme

La critique des positions d’une personne reste légitime, de son vivant comme après sa mort. Mais lorsque l’on choisit précisément l’instant de sa disparition pour intensifier l’attaque, la nature de l’acte change: ce n’est plus de la critique, c’est de l’exploitation.

Une position éthique équilibrée sait distinguer les deux. Elle reconnaît ce qu’un être humain a représenté au moment de sa mort, et elle reporte le débat intellectuel à son cadre approprié.

Ce que cela dit de notre culture numérique

Facebook et les plateformes numériques ont donné à chacun un espace public permanent. Sans apprentissage de l’usage de cette parole, on obtient ce que nous voyons: des mots prononcés au pire moment possible simplement parce que la plateforme est toujours ouverte.

La maîtrise du moment et du contexte est l’une des formes les plus élevées de l’expression publique. C’est aussi l’une des plus rares dans notre espace numérique.

Mémoire collective et dignité

Toute personne qui meurt emporte avec elle une histoire complexe. Cette complexité n’est pas annulée par la mort, mais elle ne doit pas non plus être instrumentalisée à cet instant. Le bon moment pour discuter des positions d’un homme est celui où il peut encore y répondre, non celui où il est réduit au silence définitif.

Conclusion

Face à la mort d’un être humain, le minimum de dignité partagée est de se taire si l’on n’a rien de juste ou de bon à dire. Tout ce qui dépasse ce minimum relève de la vertu.