L’un des procédés les plus répandus dans les polémiques stériles consiste à aller chercher chez l’autre ce qu’il a de plus étrange, de plus marginal ou de plus extrême, puis à présenter ce fragment comme s’il représentait tout le courant. C’est une faute intellectuelle, mais aussi une faute éthique.
Le problème serait mineur si ce procédé ne s’était pas largement répandu jusque dans les milieux universitaires, médiatiques et cultivés. Or ce type de débat ne produit pas de compréhension: il excite les affects, alimente le rejet et ferme la porte à toute tentative sérieuse de saisir la complexité d’une tradition.
Quand Yasser al-Habib devient le visage du chiisme
À chaque discussion sur les chiites, certains convoquent aussitôt les prêches outranciers d’un personnage périphérique comme Yasser al-Habib, alors même qu’il a été condamné publiquement par la plupart des grandes autorités chiites, d’al-Sistani à Fadlallah en passant par Khamenei.
Malgré cela, son discours sert encore à caricaturer tout un univers doctrinal composé de nombreuses écoles, de milliers de savants et d’intellectuels. On ramène aussi la discussion à l’insulte contre Aïcha, alors que la majorité des références chiites l’interdit et y voit une atteinte à l’honneur même du Prophète.
Les musulmans au Canada subissent la même logique
Comme musulmans vivant en Occident, nous faisons l’expérience du même procédé. Dès qu’il est question du droit d’une femme à porter le hijab ou du droit d’un homme à prier sur son lieu de travail, on brandit immédiatement les images des talibans, du mariage forcé, de la violence dite d’honneur ou du voile imposé, puis on demande à l’opinion publique: “Est-ce cela que vous voulez importer?”
Ces cas limites sont présentés comme l’essence de l’islam, alors que la grande majorité des musulmans au Canada respecte les lois, les droits et les cadres institutionnels. Fait révélateur: cette technique n’est pas seulement utilisée par une droite xénophobe, mais parfois aussi par une gauche francophone radicale, héritière d’un certain réflexe colonial hostile à toute visibilité religieuse.
Une vieille technique de disqualification
Cette méthode n’a rien de nouveau. Quand certains orientalistes voulaient noircir l’islam, ils ne traduisaient pas al-Ghazali, al-Junayd ou Malik Bennabi. Ils sélectionnaient des fatwas dures sorties de leur contexte, des récits douteux sur les guerres, l’esclavage ou l’apostasie, puis composaient avec ces fragments une image terrifiante destinée au lecteur européen.
Quelle est l’alternative?
Si nous voulons l’équité pour nous-mêmes, nous devons l’accorder aux autres.
- Il faut juger un courant par son centre, non par sa marge.
- Il faut distinguer une idée de l’ensemble des personnes qui y sont rattachées.
- Il faut savoir qui représente qui, quelle est la référence reconnue et quelle voix reste périphérique.
- Il faut se méfier des discours qui cherchent d’abord à provoquer avant de convaincre.
Ne jugeons pas le soufi à partir des formulations les plus déroutantes d’Ibn Arabi, ni le chiite à partir de Yasser al-Habib, ni le salafi à partir de Daech, ni le laïque à partir de quelques pages d’athéisme puéril.
Le sophisme de l’épouvantail
L’homme de paille fonctionne selon une mécanique simple: on extrait chez l’autre son opinion la plus faible ou la plus choquante, on bâtit la réfutation sur ce point marginal, puis on présente la victoire comme une victoire sur tout le courant.
Pourquoi ce procédé est-il si courant?
- Parce qu’il est beaucoup plus facile que de répondre aux meilleurs arguments de l’adversaire.
- Parce qu’il fonctionne bien devant un public qui voit le coup porté, mais pas la fausseté de la cible.
Comment le déceler?
La question décisive est simple: l’opinion attaquée représente-t-elle réellement la position du courant visé, ou seulement sa périphérie? Et l’adversaire lui-même reconnaîtrait-il que cette opinion parle en son nom?
Un débat sérieux oblige au contraire à présenter l’autre à travers ses arguments les plus solides. C’est ce que les philosophes appellent le principe de charité.
Conclusion
Celui qui cherche à comprendre s’intéresse aux arguments les plus forts de l’autre. Celui qui cherche seulement à gagner s’empare des plus faibles. C’est cette différence qui sépare le dialogue d’une simple mise en scène polémique.