Ils ont récemment diffusé, sur la chaîne nationale tunisienne, un reportage sur le projet de réaménagement du jardin de la “Tûta” à Sfax. En voyant les images, ce nom n’a pas réveillé en moi le souvenir d’un beau parc ni celui d’une enfance ordinaire. Il n’a réveillé qu’une seule mémoire: celle du jour où la sûreté de l’État m’y a arrêté, en 1986, alors que j’animais une activité scoute pour une vingtaine d’enfants d’une douzaine d’années.
On parle souvent de l’autoritarisme en langue d’analyse, de statistiques et de rapports. Mais il arrive que l’autoritarisme se concentre dans une scène minuscule: un jeune homme apprend un chant à des enfants, et se retrouve soudain face à des agents de sécurité. Ce genre de scène ne s’efface jamais complètement. Elle reste quelque part, en attente d’un lieu ou d’une image pour remonter à la surface.
Le scoutisme islamique dans la Tunisie de Bourguiba
Pour comprendre ce qui s’est passé, il faut rappeler le contexte. Dans la Tunisie de Bourguiba, surtout dans les années 1980, toute activité à tonalité religieuse échappant au contrôle direct de l’État suscitait méfiance et surveillance. Cela ne concernait pas seulement les partis religieux ou les prédicateurs déclarés. Cela touchait aussi les activités éducatives de jeunesse dès lors qu’elles intégraient des références islamiques dans leurs chants ou leur pédagogie.
Le scoutisme islamique, ou plus précisément une forme de scoutisme tunisien articulant les valeurs du scoutisme avec une identité islamique assumée, apparaissait comme un milieu possible de formation pour une jeunesse religieusement enracinée. C’est précisément ce qui inquiétait l’État bourguibien, soucieux de produire un citoyen tunisien discipliné, religieusement neutralisé ou domestiqué. Toute activité qui nourrissait une identité islamique autonome était lue comme un risque potentiel.
Dans un tel climat, un simple chant à contenu religieux pouvait suffire à faire intervenir la police politique.
L’incident
Ce jour-là, en 1986, j’animais donc un groupe d’enfants au jardin de la Tûta. Après des jeux et diverses activités, nous nous sommes assis pour entonner quelques chants scouts habituels. Parmi eux figurait un chant très répandu à l’époque:
Chante, ô lionceau de la foi; chante et fais résonner le Coran.
Ce chant n’avait rien de politique. Il n’appelait à aucun parti, ne lançait aucune incitation contre qui que ce soit. C’était un chant éducatif, destiné à encourager chez l’enfant une fierté paisible de son appartenance religieuse. Mais des agents de la sûreté s’entraînaient non loin de nous dans le parc. Ils ont entendu. Ils se sont arrêtés. Puis ils sont venus vers nous.
Je ne me souviens plus de tout avec une précision chronologique parfaite, mais l’essentiel demeure très net. Ils m’ont demandé de raccompagner les enfants chez eux. J’ai marché dans les rues, rendant chaque enfant à sa famille, le cœur déjà alourdi par quelque chose que je ne comprenais pas encore entièrement à cet âge. Puis ils m’ont placé en détention.
La nuit
J’ai passé la nuit retenu. Je ne me souviens plus de tous les mots, mais je me souviens avec netteté du sentiment: celui d’avoir commis quelque chose de faux sans savoir exactement quoi. Celui de voir une activité parfaitement innocente, apprendre un chant à des enfants, se transformer soudain en acte justifiant une nuit dans un centre de sécurité. C’est exactement ainsi que fonctionne l’autoritarisme doux: il n’a pas toujours besoin d’exécuter ou de torturer. Il lui suffit de vous faire douter de vous-même, de vous obliger à relire vos gestes à la recherche d’une faute invisible.
Au matin, on m’a présenté un papier. On m’a demandé de signer un engagement à me retirer de toute activité scoute. On ne m’a pas laissé beaucoup de temps pour réfléchir. J’ai signé.
Ce que cette scène m’a appris
Je ne suis jamais retourné ensuite au jardin de la Tûta. Ce n’était pas d’abord une décision consciente, mais une avoidance instinctive. Les lieux qui portent une mémoire humiliante deviennent lourds. Avec le temps, cette avoidance s’est transformée en compréhension plus claire de ce que fabriquait le régime.
L’État bourguibien, à cette époque, n’avait pas toujours besoin d’une violence frontale spectaculaire. Il disposait d’un instrument plus efficace et moins coûteux: la soumission silencieuse. Faire signer à quelqu’un l’abandon de quelque chose en quoi il croyait, puis le laisser rentrer chez lui comme si de rien n’était. La vraie blessure n’est pas seulement la nuit en détention. C’est la signature. Parce qu’elle signifie: j’ai cédé. J’ai consenti, au moins extérieurement, à mon propre effacement.
Ce type d’humiliation discrète forme des personnes qui évitent l’affrontement pendant des années. Non parce qu’elles seraient lâches, mais parce qu’elles ont appris très tôt que le prix de la confrontation n’est pas choisi par elles.
Le scoutisme, l’identité et la peur du pouvoir
Ce qui me frappe rétrospectivement, c’est que cette expérience ne m’a pas éloigné de l’identité islamique. Elle l’a plutôt consolidée. Non par réflexe de vengeance, mais parce que la pression politique sur une chose pousse à demander pourquoi elle inquiète tant le pouvoir. Lorsqu’on comprend que ce qu’il redoute, c’est la formation d’une jeunesse porteuse de valeurs capables de la rendre moins docile, on réalise que ce que l’on faisait, tout éducatif que cela paraissait, n’était pas neutre aux yeux de l’État.
Le scoutisme, dans sa logique éducative profonde, apprend la responsabilité, le sens du collectif, le service des autres et l’initiative. Lorsqu’on y ajoute une dimension de foi, on obtient une pédagogie complète. C’est précisément pourquoi cela faisait peur.
Conclusion
Le jardin de la Tûta sera peut-être restauré et embelli. D’autres enfants y joueront à Sfax, et c’est tant mieux. Mais quelque part dans la mémoire collective de toute une génération de jeunes Tunisiens des années 1980, il reste des lieux et des instants qui leur ont appris, avant même qu’ils ne comprennent la politique, que l’État pouvait se loger dans un chant d’enfants, et que la soumission pouvait commencer par une simple feuille à signer pour renoncer à ce qu’on n’avait pourtant pas choisi d’être.